Le Compte Rendu

Comment le Cameroun est passé des omgba Bissogo aux détourneurs de milliards

Par une matinée du 8 août 1914, à Douala, Rudolf Douala Manga Bell montait à l’échafaud. Juriste formé en Allemagne, roi du clan Bell, il aurait pu vivre confortablement en collaborant avec les colons. Il a choisi la dignité, la fidélité à son peuple, à sa terre, à l’honneur. A ses côtés, son secrétaire Ngosso Din, dont il avait obtenu la libération mais qui avait décliné “l’offre”, préférant assumer sa position jusqu’au bout.

Le même jour, à Ebolowa, Mebenga M’Ebono connu sous le nom de Martin Paul Samba tombait sous les balles. Cet officier formé à l’Académie militaire allemande avait retourné ses armes contre ses maîtres quand il les vit maltraiter les femmes et les enfants bulu. La légende raconte que ses derniers mots furent : “Je n’ai pas peur de la mort mais vous n’aurez jamais le Cameroun.” Un instant plus tard, il était mort. Mais le Cameroun, lui, vivait dans son cœur.

Aujourd’hui, 110 ans plus tard, leurs descendants dirigent un pays classé 140ème sur 180 dans l’Indice de Perception de la Corruption de Transparency International. En 2023, la corruption a coûté 114 milliards de francs CFA à l’Etat camerounais. Entre 1997 et 2021, ce sont 8 674 milliards de francs CFA qui se sont évaporés dans les poches de fonctionnaires indélicats. Pendant ce temps, le Cameroun s’enfonce dans la dette : 10 334 milliards de francs CFA d’encours au 31 décembre 2020.

Comment en est-on arrivé là ? Comment les fils de Rudolf Douala Manga Bell en sont-ils venus à voler les pauvres ? Comment les héritiers de Martin Paul Samba, prêt à mourir pour épargner la souffrance aux siens, peuvent-ils détourner l’argent des hôpitaux et des écoles ?

La trempe des géants d’hier
1884-1914 : Le temps des lions

Omgba Bissogo, les Chefs de la côte de 1887

Ils s’appelaient Lock Priso, Elamè de Joss, Malimba Eboué Etongo, Kuva Likenye, Omgba Bissogo. Des noms qui résonnent aujourd’hui comme des reproches. En 1890, Malimba Eboué Etongo, le “King Nyambè”, refusait de fournir de la main d’œuvre aux Allemands. On l’assassina avec son fils. Mais il avait déjà, pendant des décennies, organisé l’évasion d’esclaves et détourné un bateau négrier. Un homme qui libérait les siens. Pas un homme qui les vendait.

Fontem Asonganyi, roi Bangwa, emprisonna l’agent colonial Gustav Conrau qu’il accusait de trafic d’indigènes. Puis il mena une guérilla de plus de dix ans contre les Allemands depuis une cave au nord-est de Lebang. Trahi en 1911, il fut exilé à Garoua, dans le nord du Cameroun. Mais jamais il ne baissa la tête. Jamais il ne négocia la liberté de son peuple contre sa tranquillité personnelle.

Abumbi Ier, Fon de Bafut, subit des raids punitifs répétés entre 1901 et 1907. Arrêté, exilé à Douala pendant un an. Son village fut en grande partie détruit. Mais il ne se soumit jamais vraiment. Parce qu’il savait qu’il y a des choses plus importantes que le confort : l’honneur, la dignité, la liberté.

Ces hommes avaient du caractère. Pas le caractère de façade que l’on affiche aujourd’hui dans les salons feutrés de Yaoundé. Le caractère qui se forge dans l’épreuve, qui se trempe dans le sacrifice, qui se mesure à l’aune de ce qu’on est prêt à perdre pour ce en quoi on croit.

1914- Les suppliciés de l’honneur

Rudolf Douala Manga Bell
Juriste formé en Allemagne et chef du clan Bell à Douala. Il mène une bataille juridique contre l’expropriation des terres Duala par l’administration coloniale. Sa pendaison le 8 août 1914 marque la fin de toute illusion de dialogue légal entre colonisés et colonisateurs. Il incarne une élite moderne, instruite, capable de contester le système sur le terrain du droit.

Adolf Ngosso Din
Secrétaire et proche collaborateur de Manga Bell. Il refuse la grâce qui lui est proposée pour rester solidaire de son chef. Exécuté le même jour, il symbolise la loyauté et rappelle que la colonisation frappait aussi les cadres intermédiaires capables de structurer une action politique collective.

Martin Paul Samba
Ancien officier de l’armée allemande, formé à Hambourg. Après avoir servi l’Empire, il choisit son peuple et devient un « traître » aux yeux du colonisateur. Fusillé à Ebolowa en 1914, sa mort illustre la fin de l’illusion selon laquelle l’assimilation militaire ou intellectuelle pouvait mener à l’égalité.

Henri Madola
Chef Batanga à Kribi, allié de Martin Paul Samba. Exécuté en 1914 pour avoir soutenu la résistance et refusé de collaborer. Son sort montre que la répression ne visait pas seulement les grandes figures, mais aussi les relais locaux de la contestation.

Edande Mbita
Chef du village Adjap, à 30 km de Kribi, membre du réseau de Martin Paul Samba. Il stockait en secret les armes commandées. Il sera arrêté, jugé et exécuté le même jour que son allié, il incarne la solidarité locale et la volonté de préparer une résistance armée.

Cette logique d’élimination ne s’est pas limitée au Sud et au Littoral. En 1914, la répression coloniale allemande s’étend également au Nord du Cameroun. Les lamibé de Kalfu et de Mindif subissent le même sort que les figures du Sud, exécutés pour avoir incarné une autorité traditionnelle non soumise et pour avoir représenté des pôles potentiels de résistance. Dans le même mouvement, cinq dignitaires de la cour de Maroua sont également mis à mort. Ces exécutions, moins connues mais attestées par des sources historiques, confirment que 1914 fut une opération de purge à l’échelle du territoire camerounais. Le colonisateur ne frappait pas au hasard. Il détruisait méthodiquement les centres de pouvoir autochtones capables d’organiser, de transmettre et de contester.

Quelques décennies plus tard, les leaders de l’UPC reprendront ce flambeau brisé, affrontant à leur tour la même violence coloniale et néocoloniale, jusqu’au début des années 1970.

1948-1971 : Le temps des héros

Puis vinrent ceux de l’indépendance. Ruben Um Nyobè, surnommé “Mpodol” – celui qui porte la parole des siens. Trois fois, il défendit la cause du Cameroun à la tribune de l’ONU. Le 13 septembre 1958, il tomba dans une embuscade à Libelingoï. Son compagnon Pierre Yem Mback servit de bouclier humain, abattu par la première balle. Um Nyobè mourut ensuite. Son cadavre fut traîné dans les rues et coulé dans un bloc de béton. Mais sa voix, elle, ne pouvait être enterrée.

Félix-Roland Moumié, médecin, aurait pu vivre confortablement. Il choisit le maquis, l’exil, la lutte. Le 15 octobre 1960, au restaurant “Le Plat d’Argent” à Genève, un agent du SDECE français, William Bechtel, versa du thallium dans ses verres. Moumié les but. Il agonisa pendant trois semaines avant de mourir le 3 novembre. La justice suisse prononça un non-lieu en 1980. Moumié, lui, ne verra jamais justice. Mais il avait vu juste : l’indépendance du Cameroun était une mascarade.

Osendé Afana, premier docteur en sciences économiques d’Afrique subsaharienne, quitta clandestinement la France en 1958 pour rejoindre le maquis. Le 15 mars 1966, il fut décapité dans une embuscade à Ndélélé. Sa tête fut apportée en trophée à Ahmadou Ahidjo. Sa thèse fut publiée le jour de sa mort. Un universitaire brillant qui aurait pu faire carrière en Europe. Il choisit de mourir dans la forêt camerounaise pour l’honneur et la dignité d son pays.

Ernest Ouandié, fusillé le 15 janvier 1971 à Bafoussam. Il abandonna le confort de sa retraite à Accra pour venir dans le chaudron du Moungo restaurer la lutte, pour une réelle souveraineté de son pays, dévoyée par le colon et ses suppôts. Il refusa d’avoir les yeux bandés. Comme Martin Paul Samba 57 ans plus tôt. Comme si le refus du bandeau était le dernier geste de dignité du condamné qui veut regarder ses bourreaux en face.

Ces hommes avaient quelque chose en commun : l’incorruptibilité. Um Nyobè refusait la corruption. Moumié aurait pu négocier sa tranquillité. Osendé Afana aurait pu monnayer son profil. Ouandié aurait pu se rendre plus tôt et sauver sa peau. Aucun ne l’a fait. Parce qu’ils croyaient en quelque chose de plus grand qu’eux : le Cameroun.

2025 : Le temps de la honte

Que reste-t-il de cet héritage ? Des ministres qui détournent des milliards pendant que les hôpitaux manquent de médicaments. Des fonctionnaires qui monnayent leur signature. Des enseignants qui vendent les notes. Des policiers qui rançonnent sur les routes. Des magistrats qui rendent des jugements au plus offrant.

Le rapport 2023 de la Commission Nationale Anti-Corruption (CONAC) le dit sans détour : détournement de fonds publics, perception de salaires de personnes décédées, monnayage des concours d’entrée dans les grandes écoles, corruption dans la délivrance des actes de naissance, exploitation illégale des ressources forestières, vente illicite de médicaments. Même les associations de parents d’élèves sont pillées. Même les malades sont détournés dans les hôpitaux pour être rançonnés.

La corruption est tellement entrée dans les mœurs qu’on ne sait plus par où commencer, avoue Transparency International. Elle a même ses noms populaires : “Gombo”, “bière”, “taxi”, “carburant”, “tchoko”, “motivation”, “jus”, “fête”. On euphémise le vol. On normalise la trahison. On banalise la destruction du pays.

Les lions ne font pas les chiots

Alors, comment en est-on arrivé là avec de soi-disant hommes politiques sans idéologie et qui insultent les héros, chantent les louanges du colon ? Comment les descendants de ces géants sont-ils devenus des nains moraux ?

La première rupture est celle du sacrifice. Rudolf Douala Manga Bell est monté à l’échafaud. Martin Paul Samba a été fusillé pour avoir défendu les siens. Ses héritiers spirituels défendent leurs comptes en Suisse.

Um Nyobè est mort pour l’unité dans la forêt. Ses fils politiques se déchirent. Osendé Afana a choisi la décapitation plutôt que la compromission. Les “intellectuels” camerounais d’aujourd’hui choisissent les strapontins ministériels plutôt que la vérité.

La deuxième rupture est celle de l’exemplarité. Les héros d’hier étaient des leaders parce qu’ils montraient le chemin. Ils ne demandaient rien qu’ils ne soient prêts à donner eux-mêmes. Leur première offrande était leur vie. Les dirigeants d’aujourd’hui demandent tout et ne donnent rien. Ils prêchent l’austérité et vivent dans le luxe. Ils appellent au patriotisme et planquent leur argent à l’étranger. Ils invoquent l’unité nationale et pratiquent le tribalisme le plus crasse.

La troisième rupture est celle du projet. Um Nyobè, Moumié, Ouandié portaient une vision : un Cameroun indépendant, réunifié, souverain, débarrassé de la corruption coloniale. Ils avaient un projet de société. Aujourd’hui, quel est le projet ? Détourner le maximum avant que le système s’effondre ? Placer ses enfants à l’étranger ? Construire des châteaux au village pendant que les routes sont impraticables ?

La quatrième rupture est celle de l’honneur. Madola, chef Batanga, fut exécuté en 1914 pour avoir soutenu Martin Paul Samba. Il savait qu’il risquait sa vie. Il l’a fait quand même. Parce que certaines alliances valent plus que la survie. Aujourd’hui, les alliances se font et se défont au gré des intérêts. On trahit son camp pour un poste. On vend son esprit pour un contrat. On sacrifie son peuple pour sa carrière.

Le poids du sang versé

Il y a quelque chose d’insoutenable dans cette déchéance. Quelque chose qui dépasse la simple analyse sociologique ou économique. C’est une question morale, presque métaphysique : comment peut-on hériter d’un tel legs et le dilapider avec autant de légèreté ?

Rudolf Douala Manga Bell a été pendu pour que ses descendants soient libres. Martin Paul Samba a été fusillé pour que les siens ne soient plus maltraités. Ils ont utilisé le pouvoir pour maltraiter à leur tour. Um Nyobè est mort pour l’indépendance. Ses descendants ont transformé cette indépendance en une nouvelle forme de servitude : celle de la corruption, du tribalisme, de l’impunité.

Entre 1955 et 1971, la répression française contre l’UPC a fait entre 300 000 et 400 000 morts selon certaines estimations. Des villages entiers rasés. Des populations parquées dans des camps. Du napalm sur les civils. Une guerre cachée, un génocide tu. Tout ça pourquoi ? Pour qu’en 2025, le Cameroun soit classé 140ème pays le plus corrompu au monde ?

Les héros de l’indépendance doivent se retourner dans leurs tombes. Enfin, ceux qui ont une tombe. Parce que Um Nyobè, lui, a été coulé dans le béton. Comme si ses assassins voulaient l’empêcher de ressusciter pour voir ce que son pays allait devenir.

Une jeunesse complice ou victime ?

On parle beaucoup de la jeunesse camerounaise. Elle représente la majorité de la population. C’est elle qui devrait porter le flambeau. Mais que fait-elle ? Elle triche aux examens. Elle achète les concours. Elle rêve de partir. Elle admire les “feymen”, ces petits malins qui se sont enrichis sans travailler.

Est-elle coupable ou victime ? Les deux, probablement. Victime d’un système qui ne lui laisse aucune chance si elle joue selon les règles. Coupable quand elle accepte de perpétuer ce système plutôt que de le combattre.

Mais il y a quelque chose de profondément injuste à lui reprocher sa médiocrité quand ses modèles sont médiocres. Comment voulez-vous qu’un jeune de 20 ans en 2025 croie à l’intégrité quand il voit des ministres détourner sans être inquiétés ? Comment voulez-vous qu’il croie au mérite quand tous les postes se vendent ? Comment voulez-vous qu’il croie à la patrie quand ceux qui sont censés la servir la pillent ?

Le drame, c’est que les héros sont morts. Les traîtres, eux, sont vivants et prospères. Et dans un monde où les traîtres prospèrent, la trahison devient rationelle. Seuls les idiots restent honnêtes. Seuls les fous se sacrifient.

Voilà le message que le Cameroun d’aujourd’hui envoie à sa jeunesse. Et elle l’a bien reçu.

Et maintenant ?

Les lions ne font pas les chiens, dit le proverbe. Alors comment expliquer cette dégénérescence ? Que faire ? Pleurer sur les ruines ? Se complaire dans la nostalgie d’un âge d’or révolu ? Peut-être commencer par un exercice simple : se souvenir.

Se souvenir que ce pays a produit des géants. Des hommes et des femmes qui ont choisi la mort plutôt que le déshonneur. Des leaders qui ne demandaient rien qu’ils ne soient prêts à donner eux-mêmes. Des visionnaires qui voyaient au-delà de leur ventre et de leur confort.

Se souvenir que la médiocrité actuelle n’est pas une fatalité génétique. Ce n’est pas dans l’ADN du Camerounais de voler ou de tricher. C’est dans son histoire d’être courageux, intègre, digne.

Se souvenir que les lions peuvent refaire des lions. Mais il faut d’abord cesser de se comporter en chiens. Il faut retrouver le goût du sacrifice, de l’exemplarité, du projet collectif, de l’honneur.

Se souvenir qu’ils descendent de lions. Et que le sang qui coule dans leurs veines est celui de Rudolf Douala Manga Bell, de Martin Paul Samba, de Ruben Um Nyobè, de Félix Moumié, d’Osendé Afana, d’Ernest Ouandié.

Ce sang crie. Il crie depuis la terre où il a été versé. Il crie depuis les fosses communes où il a été jeté. Il crie : “Nous n’avons pas donné nos vies pour que vous les gaspilliez. Nous n’avons pas sacrifié notre sang pour que vous vendiez votre honneur. Nous n’avons pas combattu pour votre liberté pour que vous deveniez esclaves de vos ventres.”

Sommes-nous à leur hauteur ? Non. Pas encore. Mais peut-être qu’en nous souvenant d’eux, en racontant leur histoire, en refusant la médiocrité ambiante, nous pourrions commencer. Pas à être à leur hauteur – c’est peut-être trop demander. Mais au moins à ne pas les déshonorer complètement.

Au moins ça.

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