Lecompterendu

UPC : Il était une fois hier … et pour toujours

Il y a des noms qui ne vieillissent pas. Des sigles qui ne se rangent pas dans les archives. L’UPC est de ceux-là. On peut tenter de la réduire à une période, à une défaite militaire, à une page refermée de l’histoire officielle. Mais l’UPC n’est pas un simple fait historique. Elle est une idée. Et les idées justes ne meurent pas.

De l’héroïsme comme exigence morale

Comprendre l’UPC, c’est d’abord comprendre ce qui fait le héros. Non pas le héros de statues ou de manuels scolaires aseptisés, mais le héros réel, celui qui surgit quand l’histoire devient brutale et que le silence devient une faute.

Le héros naît d’actes courageux et lucides. Pas d’une agitation aveugle, mais d’un engagement conscient, orienté, habité par un objectif clair et un idéal assumé. Il agit quand la majorité calcule. Il parle quand beaucoup se taisent. Il se lève surtout dans ces moments précis où l’événement exige plus qu’une opinion, où il réclame une attitude exceptionnelle.

L’UPC a produit ces hommes et ces femmes-là. Des êtres qui savaient ce qu’ils faisaient, pourquoi ils le faisaient, et jusqu’où ils étaient entièrement disposés à aller.

Mais le courage seul ne suffit pas à consacrer le héros. Ce qui le consacre, c’est l’examen du temps. Le regard posé sur ses actes, sur son comportement, sur sa tenue morale face à l’adversité, à la répression, aux renoncements, et surtout aux trahisons. Car l’ennemi le plus dangereux n’est pas toujours en face. Il est parfois à côté, parfois derrière, parfois déguisé en compagnon de lutte.

Beaucoup partagent une cause, un mécontentement, une souffrance commune. Peu sont réellement disposés à la défendre jusqu’au bout. Le héros, lui, ne négocie pas son idéal à la première menace, ni à la première récompense. L’UPC a très tôt fait l’expérience de cette réalité brutale : elle devait lutter à la fois contre le colon et contre des Camerounais pour lesquels elle menait pourtant ce combat.

Cette situation rappelle les mots du syndicaliste zimbabwéen Benjamin Burombo (1909-1959) : « Chaque fois que je veux me battre pour les droits des Africains, je n’utilise qu’une seule main, car l’autre est occupée à repousser des Africains qui me combattent. » C’est précisément à cet endroit que l’UPC s’est distinguée. Là où d’autres ont fléchi, elle a tenu. Là où beaucoup ont transigé – comme le Bloc Démocratique Camerounais de Louis-Paul Aujoulat, qui prônait « l’évolution dans l’Union française », ou l’ESOCAM, créée en 1949 avec le soutien direct de l’administration coloniale pour « contrecarrer l’action de l’UPC », entre autres – elle a persisté.

Et puis vient ce qui éternise le héros : l’accomplissement. Non pas au sens du résultat matériel ou militaire, mais au sens de la trace laissée. Qu’il sorte vainqueur ou vaincu physiquement, le héros marque son passage par la noblesse de sa lutte. Il inscrit son nom dans la mémoire par la cohérence entre ce qu’il a dit, ce qu’il a fait et ce qu’il a accepté de perdre.

L’UPC a peut-être été écrasée par la force, mais elle n’a jamais été vaincue moralement. Son engagement, son refus de la compromission, sa fidélité à l’idée d’un Cameroun libre et souverain l’ont rendue intemporelle. Elle appartient désormais à cette catégorie rare des combats qui dépassent leur époque pour parler aux générations futures.

C’est pourquoi l’UPC n’est pas seulement d’hier. Elle est d’hier, de maintenant, et pour toujours. Tant qu’il y aura des Camerounais pour croire que la dignité ne se négocie pas, que la liberté ne se mendie pas, et que l’histoire se construit par le courage des minorités lucides, l’UPC continuera de vivre. Pas comme un souvenir, mais comme une conscience.

Quand la mort révèle la vérité des combats

Pour beaucoup, c’est au moment où le corps s’écroule que l’esprit, lui, se dresse définitivement. La chute physique devient alors l’instant précis où commence l’éternité. Le héros cesse d’appartenir à l’instant pour entrer dans le temps long, celui de la mémoire et de la conscience collective.

Au Cameroun, ce paradoxe est cruel et révélateur. C’est lorsque Um Nyobè, Ernest Ouandié et tant d’autres sont vilipendés, caricaturés, salis, que d’autres encore sont délibérément jetés dans les marges de l’oubli, que leur véritable histoire se dévoile avec le plus de clarté. L’insulte devient un aveu. L’effacement devient une preuve. La violence symbolique exercée contre eux confirme la justesse de leur combat.

À l’endroit de ces vilipendeurs, on pourrait presque dire merci. Merci d’avoir montré, par l’acharnement même de votre négation, la force de ce que vous cherchez à étouffer. Merci d’avoir rappelé que l’on ne combat avec autant de rage que ce qui dérange profondément. On ne salit pas ce qui est insignifiant. On ne craint pas ce qui est vide.

Car de leur vivant déjà, ces grands hommes étaient trahis. Abandonnés par les leurs. Courtisés, pressés, appelés par l’impérialiste à rentrer dans le rang, à composer, à devenir « raisonnables ». Ils ont connu la solitude du juste, cette solitude particulière où l’on se retrouve à combattre l’oppresseur d’un côté, et ceux pour qui l’on se bat de l’autre. Comme ce combattant contraint d’utiliser un bras contre l’ennemi déclaré, et l’autre contre la lâcheté, la peur ou la compromission de son propre camp.

C’est peut-être là que se mesure la grandeur ultime. Non pas dans le nombre de partisans, mais dans la capacité à tenir quand presque plus personne ne tient avec vous. Non pas dans l’ovation, mais dans la persévérance au cœur du silence et de l’abandon.

À leurs propres yeux, Um Nyobè, Ouandié, Moumié, Ossendé et leurs compagnons ne se sacrifient pas. Ils ne se vivent pas comme des victimes. Ils s’accomplissent. Ils vont jusqu’au bout de ce qu’ils sont. Ils refusent la survie amputée de sens et choisissent l’existence pleine, même abrégée. Leur mort n’est pas une fin tragique, Elle est l’achèvement logique d’une trajectoire. C’est pour cela que leur esprit demeure. Parce qu’il n’a jamais été négocié. Parce qu’il n’a jamais été divisé. Parce qu’il n’a jamais été vendu. Et tant que le Cameroun cherchera encore sa vérité, ces figures continueront de se dresser, non comme des fantômes du passé, mais comme des juges silencieux du présent.

La bataille des mots et la falsification de la mémoire

Observez bien le vocabulaire. Il n’est jamais innocent. Les mots résistent parfois plus que les armes, et l’histoire se gagne souvent d’abord par la narration, fruit de la langue.

A-t-on qualifié Charles de Gaulle de rebelle en France ?
Tito d’insurgé en Yougoslavie ?
Les pères fondateurs occidentaux de terroristes, de fauteurs de troubles, d’agitateurs irresponsables ?
Non. Jamais.

Ils furent appelés résistants, libérateurs, chefs d’État en devenir, hommes d’honneur, figures historiques. Leur violence fut requalifiée en légitime défense. Leur refus fut élevé au rang de courage national. Leur désobéissance fut célébrée comme un acte fondateur.

En Afrique, le même geste change de nom. Le même courage change de statut. Le même refus devient une faute. Ici, on parle de rebelles, d’extrémistes, d’indépendantistes radicaux, de souverainistes dangereux. Des mots chargés, orientés, conçus non pour décrire, mais pour disqualifier. Non pour comprendre, mais pour condamner.

Ce glissement n’est pas accidentel. Il relève d’une stratégie psycholinguistique parfaitement maîtrisée. Nommer, c’est déjà juger. Qualifier, c’est déjà orienter la mémoire. En appelant le patriote africain rebelle, on légitime implicitement l’ordre qu’il combat. En le désignant comme fauteur de troubles, on transforme l’oppresseur en garant de la stabilité. La violence coloniale devient maintien de l’ordre, tandis que la résistance locale devient subversion.

Ainsi, l’impérialisme ne s’impose pas seulement par les armes ou l’économie, mais par le récit. Il fabrique un langage dans lequel l’Africain qui défend son honneur, sa terre et son patrimoine est déjà coupable avant même d’avoir parlé. Le mot le précède, le juge et le condamne.

Ce dispositif est redoutable parce qu’il s’insinue dans les esprits, y compris chez les dominés eux-mêmes. À force d’entendre ces termes, certains finissent par douter de leurs propres héros, à se demander s’ils n’étaient pas allés trop loin, s’ils n’étaient pas excessifs, s’ils n’auraient pas dû être plus « raisonnables ». C’est là la victoire la plus perverse de la domination, quand l’opprimé adopte la grille morale de l’oppresseur.

Um Nyobè, Ouandié, Moumié, Ossendé et tant d’autres n’étaient ni des rebelles ni des aventuriers. Ils étaient des patriotes dans un contexte où le patriotisme africain était un crime. Ils défendaient ce que d’autres défendaient ailleurs, mais dans un monde qui refusait à l’Afrique le droit d’être acteur de sa propre histoire.

Comprendre cela, c’est déjà commencer à décoloniser le regard. C’est refuser les mots imposés pour retrouver la dignité du sens. Car tant que l’Afrique continuera de parler de ses héros avec la langue de ceux qui les ont combattus, elle prolongera elle-même la domination qu’elle prétend avoir quittée.

Les grands hommes, les véritables hérauts, les héros authentiques, ne sont presque jamais identifiés à l’heure où ils vivent. Ils sont reconnus plus tard, lorsque le tumulte s’est dissipé, lorsque les intérêts immédiats ont cessé de brouiller le regard, lorsque la civilisation elle-même, dans sa lente marche, consent à faire escale dans un pays pour y rétablir les hiérarchies morales. Ce jour-là seulement, le Cameroun saura nommer les siens sans trembler, sans calcul, sans peur.

L’histoire est ainsi faite. Elle n’avance pas au rythme des passions, mais à celui de la vérité. Et la vérité finit toujours par revenir, même là où on l’a longtemps repoussée. Elle revient pour réhabiliter, pour remettre à leur place ceux qui furent salis, et pour exposer ceux qui auront confondu le bruit avec la pensée.

Dans ce contexte, les télé-sorties de certains vibrions « politiques » ne relèvent pas du débat historique. Elles ne reposent ni sur une démonstration rigoureuse, ni sur des sources établies, ni sur un travail sérieux d’archives. Des accusations non documentées ne produisent pas une thèse, elles produisent une suspicion. Et lorsque cette suspicion vise des figures absentes, incapables de répondre, de contextualiser, de se défendre, elle cesse d’être une opinion pour devenir une malveillance.

La qualité d’un propos se mesure autant à ce qu’il affirme qu’à la manière dont il l’affirme. Ici, la forme trahit le fond. Car s’attaquer à des hommes qui ne sont plus là, sans preuves solides, sans contradiction possible, relève moins du courage intellectuel que d’une lâcheté commode. Il est toujours plus facile de déconstruire des morts que d’affronter des vivants. Toujours plus simple de provoquer le scandale que de produire du savoir.

L’histoire, cependant, ne se laisse pas durablement manipuler. Elle distingue, avec le temps, ceux qui ont éclairé la conscience collective de ceux qui l’ont obscurcie. Quand la civilisation fera de nouveau escale au Cameroun, quand le débat retrouvera la hauteur qu’exige la mémoire des peuples, les héros seront reconnus pour ce qu’ils ont été, et les pamphlets passeront pour ce qu’ils sont. Ce jour-là, les noms qui comptent ne seront pas ceux qui ont crié le plus fort, mais ceux qui ont tenu debout quand il fallait se lever.

Il faut enfin nommer la responsabilité qui accompagne ces dérives. Celle des journalistes et des plateaux qui les accueillent. Laisser prospérer des propos diffamatoires, non étayés, visant une personne absente du débat, constitue une faute professionnelle. Ni plus, ni moins. Le journalisme n’est pas une tribune libre de règlements de comptes. Il repose sur des principes élémentaires : la vérification des faits. L’exigence de sources. Le droit de réponse. L’équilibre des points de vue.

Lorsqu’un plateau se transforme en espace d’accusation unilatérale, il cesse d’informer et commence à nuire. Inviter un polémiste ne dispense pas d’encadrer la parole. La liberté d’expression n’est pas la liberté de diffamer. Elle implique une responsabilité éditoriale claire. Quand des accusations graves sont formulées sans documents, sans preuves, sans contradicteur, le silence du journaliste n’est pas neutre. Il devient complicité active.

Pire encore, lorsque la cible est absente, parfois décédée, incapable de se défendre ou de contextualiser son action, l’espace médiatique devient un tribunal sans juge, sans avocat, sans dossier. Ce n’est plus du débat, c’est une mise en scène. Et cette mise en scène participe à la dégradation du rapport du public à l’histoire, à la vérité et à la mémoire nationale.

Le journaliste n’est pas amplificateur du sensationnel, mais interrogateur des faits allégués. Il n’est pas là pour offrir un micro à la diffamation, mais pour poser les questions qui obligent à la rigueur. Faillir à cette mission, c’est trahir le métier. Et trahir le métier, c’est fragiliser la société tout entière, car une nation qui laisse salir ses morts sans exigence de preuve prépare le terrain à toutes les falsifications. La mémoire collective mérite mieux que des plateaux complaisants. Elle exige de la hauteur, de la discipline intellectuelle et du courage professionnel. Faute de quoi, ce ne sont pas seulement des hommes qu’on salit, mais l’idée même de vérité.

Le colon et ses suppôts, toujours présents sous des formes renouvelées, observent la scène avec satisfaction. Ils boivent du petit lait devant la charge de ces hommes politiques spontanés, sans parcours ni bilan, dont la télé semble le seul lieu d’exercice, et de tous ceux qui continuent de soutenir, sans ciller, que le Cameroun était pleinement indépendant en 1960, qui défendent le franc CFA comme un instrument neutre, et qui banalisent des débats sociétaux importés, tout en fustigeant l’engagement radical et cohérent de Um Nyobè. Rien de tout cela n’est anodin. Ce n’est pas une simple divergence d’opinions. C’est une ligne idéologique claire. Elle consiste à délégitimer toute pensée de rupture, à disqualifier toute mémoire insurgée, et à rendre suspect quiconque rappelle que l’indépendance ne se proclame pas, mais se construit dans les faits, les institutions, la monnaie, la souveraineté réelle.

En accusant Ouandié et d’autres figures historiques d’actes infâmes, sans preuves solides, sans contextualisation rigoureuse, et surtout sans jamais célébrer aucun héros national, ces politiciens-télé révèlent moins une lecture critique de l’histoire qu’un positionnement opportuniste. Ils étalent le profil d’hommes politiques sans idéologie, fabriqués par la télévision, dépourvus de pensée, mus par la provocation plus que par le travail intellectuel.

Le silence est ici aussi parlant que la parole. Silence sur les vraies questions structurelles du Cameroun. Silence sur l’indépendance réelle et ses corollaires économiques, monétaires, militaires et culturels. Silence sur les scandales persistants qui minent la confiance nationale. Les affaires Essengue, Dikolo, Missole. Le sort des Camerounais en Afrique du Sud. La gestion des territoires, des ressources, de la justice sociale. Tout cela est soigneusement évité, contourné, dilué. Ce choix n’est pas neutre. Il participe d’une diversion permanente. Pendant que l’on salit les morts et que l’on désacralise les luttes fondatrices, les problèmes vivants demeurent intacts. Pendant que l’on débat des figures historiques à coups d’insinuations, les mécanismes contemporains de domination continuent de fonctionner sans être inquiétés.

Qu’ils en soient conscients. Ces postures, ces silences, ces prises de parole sélectives ne passent pas inaperçus. Ils sont observés, analysés, disséqués. Des sociologues occidentaux les étudient déjà comme des symptômes. Symptômes d’une élite médiatique qui détourne le débat. Symptômes d’une classe politique fabriquée par le spectacle plus que par la vision. Symptômes d’un pays où la mémoire est combattue parce qu’elle reste dangereuse pour l’ordre établi.

L’histoire, encore une fois, fera son tri. Elle distinguera ceux qui ont interrogé le présent avec courage de ceux qui l’ont anesthésié par le bruit. Et elle rappellera que l’on ne bâtit jamais un avenir solide en piétinant les fondations sur lesquelles il devrait s’élever.

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