Le pasteur Jacques Beaumont, Secrétaire général de La Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) de 1956 à 1968, appartient à cette minorité des français dont l’engagement pour la justice sociale a conduit à s’intéresser de près aux luttes anticoloniales en Afrique. Dans le texte ci-après tiré de “l’UPC PARLE”, il offre un témoignage rare sur la lutte pour la véritable indépendance au Cameroun. En tant que citoyen du pays qui, au nom de sa prétendue « liberté, égalité, fraternité », a contribué à étouffer des espoirs d’indépendance réelle au pays de Um Nyobe, sa voix dépassant la simple analyse historique incarne un regard critique venu de l’intérieur de la métropole pour confronter l’opinion française et internationale à la réalité d’une violence politique, d’une répression coloniale prolongée.
« Au moment où l’année se termine sur la commutation des peines de mort prononcées à Burgos et à Léningrad, il ne nous faut point oublier d’autres procès que la presse n’a pas présentés avec le même éclat : celui des opposants politiques en Iran et, surtout, celui de Yaoundé. C’est au Cameroun que le plus important procès politique qui ait jamais eu lieu dans des pays francophones d’Afrique noire se déroule en ce moment. Il nous a paru nécessaire d’essayer de faire comprendre les raisons qui ont amené Ernest Ouandié, le dernier des chefs historiques de l’Union des populations du Cameroun, devant le tribunal militaire, avec Mgr Albert Ndongmo et une centaine de co-inculpés. Il est clair qu’à Yaoundé se déroule une parodie de justice devant le tribunal militaire qui a à sa disposition des documents et des aveux plus ou moins extorqués, notamment par la torture, et qui a été préalablement conditionné par le biais d’une opinion publique surexcitée dans l’intention, avouée par certains dirigeants actuels du Cameroun, d’arriver à des condamnations à mort. Ils espèrent ainsi mettre fin aux espoirs populaires que l’Union des populations du Cameroun représente depuis longtemps, au mépris des troubles que pourraient entraîner une telle condamnation ainsi que son exécution.
C’est pour cela qu’il nous a paru important de donner la parole aux dirigeants actuels du mouvement d’opposition, qui se sont efforcés d’expliquer pourquoi l’UPC combat et pourquoi ce parti serait disposé à continuer ce combat pacifiquement et propose à cet effet des solutions qui permettraient au Cameroun de retrouver la paix et les conditions de sécurité et de vie démocratique. Car il faut bien dire que, depuis de longues années, ce combat s’était perpétué dans les maquis bamiléké, que l’enchaînement de la violence et de la répression avaient été tels que, par moments, la presse et l’opinion publique étaient mis au courant d’incidents, sans cependant que soient expliquées les raisons profondes de ce mouvement.
Il y a longtemps que l’UPC mène la lutte pour l’indépendance du Cameroun et représente en Afrique un des moteurs d’un anticolonialisme intelligent. Il faut se rappeler que l’indépendance fut accordée au Cameroun sans que, comme le suggéraient certains Français plus clairvoyants, l’UPC soit associée à la naissance du nouvel Etat. L’envoi des troupes françaises contre l’UPC avant l’indépendance, de même que ce refus de participation de l’UPC à la mise sur pied d’un Etat démocratique sont parmi les lourdes responsabilités que portent un certain nombre de Français. Mais, depuis lors, on a vite oublié que ce combat avait continué dans des conditions difficiles où, à la terreur et à la répression sanglante des uns, et notamment des troupes et de la police camerounaises, répondait la résistance des autres. C’est ainsi que, successivement, deux dirigeants de l’UPC sont assassinés : Ruben Um Nyobe, son secrétaire général, est abattu par une patrouille coloniale en 1958, et Félix Moumié empoisonné à Genève en 1960 par l’organisation extrémiste « La main rouge ». En publiant ces différents textes, nous nous adressons à l’opinion publique pour qu’elle comprenne, par-delà les déclarations d’un procès qui n’a guère été le procès politique que méritait l’UPC mais bien plus l’étalage superficiel des actes des uns et des autres, et quelle que soit l’issue de ce procès, qu’il faut trouver une solution pour arrêter au Cameroun la « spirale de violence » et de répression et permettre à ce peuple de trouver, dans l’unité, les conditions d’une vie démocratique et d’un développement authentique qui créeront également de nouveaux rapports plus libres et plus vrais entre l’Etat du Cameroun et les anciennes puissances colonisatrices, France et Grande-Bretagne, ainsi qu’avec ses voisins. Ce procès ne se terminera certainement pas par la disparition des idées pour lesquelles ces hommes se sont battus, se sont compromis au risque de leur vie.
En leur donnant la parole ici, nous essayons de réparer l’impossibilité dans laquelle se sont trouvés les défenseurs qu’ils avaient choisis pour exprimer, non pas leurs intentions personnelles, mais bien, en fait, les espérances d’un grand nombre de leurs concitoyens et, en dernier ressort, de leur peuple et de leur pays. »
Pasteur Jacques BEAUMONT
Secrétaire général de La Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) de 1956 à 1968
Les étapes du combat de l’UPC
De 1948 à 1955 l’UPC a mené, face à l’administration coloniale aveugle et intransigeante, une lutte politique pacifique particulièrement intense sous la double revendication de l’indépendance et de la réunification du pays. Son rôle déterminant dans l’éveil politique de la nation a été tel que les principaux politiciens de l’actuel régime sont précisément les hommes qui, au lendemain de la création de l’UPC, furent recrutés et formés à la hâte par l’administration coloniale représentée par le gouverneur Socoudeaux et le colon Louis-Paul Aujoulat pour être opposés à l’UPC.
En 1955, les massacres organisés et dirigés par le gouverneur Roland Pré, et qui firent plus de 5000 morts, puis le décret arbitraire du gouvernement français portant dissolution de l’UPC et de ses organisations de masse le 13 juillet 1955 acculèrent l’UPC à la clandestinité puis à la résistance armée.


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