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Professeur Jean Bahebeck : Quand l’unité nationale était une discipline morale

Bien avant l’indépendance proclamée et les slogans creux de la nation, l’Union des Populations du Cameroun avait fait de l’unité nationale une exigence vécue, incarnée jusque dans l’intimité. Mariage interethnique, désintéressement matériel, sacralité de la chose publique. Dans les colonnes ci-après, le Professeur Jean Bahebeck, chirurgien, upéciste bon teint, et analyste de l’histoire de l’UPC revient sur une éthique politique radicale, aujourd’hui disparue.

Le Compte Rendu : Il était recommandé aux cadres de l’UPC d’épouser des filles d’une ethnie différente de la leur et que le couple donne à leurs enfants les noms des deux parents. Certains disent que c’était une résolution non écrite, d’autres disent qu’elle est écrite. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet, Professeur ?

Pr Jean Bahebeck : Je crois qu’elle est écrite, je l’ai lue dans diverses recherches et je ne sais plus exactement où je l’ai retrouvée. Mais ce qu’il faut savoir dans la vie, c’est que plus les écrits sont nombreux, plus ils témoignent de la faiblesse d’un système, et que les systèmes les plus solides du monde fonctionnent sans textes écrits. On sait par exemple qu’en Angleterre, le fait que le chef du parti majoritaire devienne Premier ministre après les élections n’est pas écrit. Les juristes disent que ce n’est pas écrit. Pourtant, cela fonctionne depuis des siècles. Et l’Angleterre n’a même pas de constitution écrite.

Dans la vie, quand il y a une certaine éthique de base et que les gens la respectent, ça fonctionne. Ce n’est pas forcément une question d’écrits.

J’avais lu cet écrit, par exemple, sous la plume d’Osendé Afana, qui disait que, sur la base de deux pensées contradictoires, la pensée coloniale voulait faire de la multiethnicité un problème, alors que cette multiethnicité est plutôt une richesse. Parce qu’à l’intérieur de chaque ethnie, il n’y a pas que des hommes. Il y a une culture, un savoir, un savoir-faire, un savoir-être. Et que notre culture, avec sa multiethnicité, est plutôt un jardin riche de nombreuses ressources. Le problème, c’est de savoir bien utiliser cela. Et pour cela, il faut faire le contraire de ce que le colon veut. Il veut nous diviser, mais nous devons nous unir.

Et pour s’unir, les leaders devaient être des modèles. Et ce modélisme consistait effectivement à se marier hors de son ethnie, de sa tribu, de sa région.

C’est ce qui explique, par exemple, que la progéniture d’Ernest Ouandié, qui était l’un des non-mariés de l’époque, est, du point de vue maternel, originaire d’Edéa, chez les Bakoko, Bassa-Mpoo-Bati, que Moumié le Bamoun ait épousé une Beti.

C’est aussi ce qui explique que les jumeaux d’Osendé Afana s’appellent, pour l’un, Ruben Um Nyobè Osendé, et pour l’autre, Roland Moumié Osendé.

Cela vient de l’histoire même de l’Afrique. Vous savez que, pour lancer le panafricanisme, le président Nasser d’Egypte avait marié sa fille Fathia à Nkrumah en gage pour une Afrique unie. C’est une pratique ancestrale de l’Egypte pharaonique. C’est-à-dire que même après des guerres entre des entités, on scellait la paix en s’échangeant des femmes.

Et nous, dans notre projet de société lors de la dernière campagne présidentielle, nous avions prévu qu’il y aurait une prime pour les jeunes qui se marient hors de leur région, hors de leur tribu. Si nous avions accédé au pouvoir, l’une des mesures phares que nous devrions prendre après la grande concertation nationale aurait été d’encourager les mariages interrégionaux en les primant.

Le désintéressement des leaders de l’UPC n’a pas été poursuivi par les dirigeants néocoloniaux. Les détournements de fonds publics sont nés du fait que les gens n’ont pas respecté le sens de l’Etat qui caractérisait les dirigeants de l’UPC ?

Oui. Fondamentalement c’est la réalité. Vous savez que le programme de l’UPC, le système néocolonial qui avait pris le pouvoir après qu’on ait écarté l’UPC, a voulu appliquer le programme de l’UPC. Alors l’une des questions importantes est que, pourquoi ont-ils échoué ? Eh bien, ils ont échoué parce qu’ils n’ont pas fait un travail personnel fondamental. La transformation personnelle qui permet en permanence de distinguer ce qui nous appartient et ce qui appartient à la communauté publique, et sa sacralité. Ça appartient à l’Etat. Je n’y touche pas. Je ne suis qu’un gestionnaire. Même si j’ai la possibilité, je n’y touche pas, c’est tout.

C’est comme lorsqu’on est jeune et qu’on devient adulte, on sait qu’on ne regarde pas sa sœur, on intègre cela. On sait qu’on ne regarde pas sa mère, on intègre cela. On peut aussi savoir qu’on ne touche pas à la chose publique, à l’argent public. Mais quand on n’est pas éduqué ainsi, on est tenté, et ça va vite.

C’est cela la différence. Il faut faire ce travail mental et considérer cela comme une règle, comme l’un des dix commandements : je ne touche pas à l’argent public. Parce que c’est ce que la Bible enseigne : « Tu ne voleras point ». Et même avant que la Bible n’arrive ici pour le dire, c’était déjà dans nos traditions. Tu ne prendras pas ce qui appartient à une autre personne ou à la communauté.

C’est ce qui fait la différence avec les upcistes. Les vrais upcistes ont d’abord cela comme règle. Cela ne dépend pas du fait qu’on me voit ou qu’on ne me voit pas.

L’UPC inculquait à ses militants le respect de la chose publique. D’un autre côté, on éduquait aussi les enfants à ne pas admirer quelqu’un dont on ne sait pas d’où lui vient son bien. Il y avait cette éducation de l’UPC. Vous pouvez nous en dire plus ?

L’UPC encourageait les parents à faire savoir très clairement à leurs enfants d’où leur vient leur argent, leur mode de vie. L’épouse, les enfants doivent le voir et, à la limite, y contribuer. Sinon, à la production lorsque c’est une activité privée familiale, ou au moins à la gestion lorsqu’il s’agit d’un travail public dont les revenus arrivent à la fin du mois. Cela doit être géré en famille. L’argent que nous gagnons doit servir à nos familles. Nous avons ensuite un argent de poche qui permet de faire un ou deux trucs très personnels. L’argent que nous gagnons comme salariés est à 80–90 % l’argent de la famille. Tout le monde doit respecter cela. Et tout le monde doit aussi gérer son argent de poche de manière rationnelle, afin d’apprendre aux enfants non seulement à produire l’argent, mais aussi à bien le gérer.

Dites-nous, Professeur, les enfants de ces grandes figures de l’UPC, à votre connaissance, ont-ils été regroupés dans un forum ? Se fréquentent-ils au Cameroun ?

Je peux vous dire qu’ils se connaissent, notamment à cause de la multiplication des leaders upcistes et du désordre qui en découle. Avec notre exclusion du jeu électoral, ils se sont récemment regroupés et ont entrepris, en collaboration avec des syndicalistes, de nous réconcilier en se considérant comme passionnés mais neutres.

Ils ont engagé un processus pour nous conduire vers des listes consensuelles et des signatures uniques pour les investitures aux prochaines législatives et communales. Je crois qu’ils se réunissent toutes les trois à quatre semaines. La dernière fois, c’était à Douala, auparavant à Ekité, afin d’éviter les doubles signatures et les doubles listes.

Dites-nous, Professeur, plus de 65 ans après ce qu’on a appelé l’indépendance, selon ce que l’UPC entendait par indépendance et ce que nous vivons aujourd’hui, notre pays est-il indépendant ?

On n’est véritablement pas indépendant. Lorsque dans la vie, on parle nationalement d’autres langues. Lorsqu’on parle français et Anglais. On devrait substituer ça, créer la langue camerounaise au laboratoire, à partir de nos 250 langues nationales. D’ailleurs, la rue le fait. Tu entends quelqu’un dire « affaire nkap », tu sais qu’il est entrain de dire « affaire argent ». Donc on a adopté le mot « nkap » pour argent. Tout le monde sait que le « ndolo » veut dire l’amour.

Deuxième chose notre argent est fabriqué dans un autre pays. L’ancien colonisateur. L’Angola a son argent et le fabrique, le Nigéria a son argent et le fabrique. Pourquoi nous on ne pas avoir notre argent et le fabriquer ? Pourquoi ça doit être fabriqué dans un autre pays ?

Donc, il y a beaucoup d’autres facteurs qui font que moi personnellement, je sens qu’il y a un début d’indépendance mais elle est trop partielle et trop insuffisante pour s’assumer historiquement, et très distant de ce que l’UPC pensait de l’indépendance. Je pense donc que nous devons continuer la lutte pour la conquête de ce qu’ils appelaient indépendance totale et inconditionnelle.

Il y a quelqu’un qui raconte beaucoup d’insanités sur Ernest Ouandié. Vous l’avez suivi ?

Bien sûr je l’ai suivi, c’est même mon camarade d’université. Une des grosses pommes de discorde entre lui et moi, est qu’il soit aussi incohérent, et il défend des positions aussi intenables qui ne se justifient que par un discours entretenu par le néocolonialisme. Mais il est de plus en plus mis en minorité. Je ne sais pas combien de temps il va tenir.

Il ne peut pas venir aujourd’hui s’inscrire dans une logique néocoloniale et se mettre à attaquer l’un des derniers chefs de guerre nationaliste, sans aucun support et en disant des choses fausses.

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