Le soutien au franc CFA, le mépris pour les héros de son pays, l’hostilité à toute pensée de souveraineté réelle ne sont pas des anomalies, mais les symptômes d’une tare et de sa conséquence, l’absence de la philosophie décoloniale.
Née en Amérique latine au sein du collectif Modernité/Colonialité, cette pensée critique déconstruit l’eurocentrisme et la « colonialité du pouvoir ». Celle-ci ne désigne pas la colonisation historique, mais sa survie après les indépendances, dans les savoirs, les institutions et les hiérarchies sociales. Le colonialisme peut s’achever juridiquement ; la colonialité, elle, s’installe durablement. Elle façonne ce que l’on considère comme savoir légitime, héros acceptable ou modèle économique crédible. Elle fait aimer la dépendance et suspecter l’autonomie.
C’est dans ce cadre que plusieurs penseurs ont apporté des concepts clés. Aníbal Quijano a décrit la matrice coloniale du pouvoir, qui articule racisme, capitalisme et sexisme comme piliers d’un ordre mondial hiérarchisé. Walter Mignolo parle de « désobéissance épistémique », c’est-à-dire le refus de croire que l’Occident est la seule source de vérité. Enrique Dussel propose la transmodernité, non pour rejeter toute modernité, mais pour la dépasser en intégrant les voix longtemps ignorées. María Lugones, quant à elle, révèle la colonialité du genre, montrant que la domination coloniale a aussi imposé des hiérarchies dans les rapports hommes-femmes.
Tous ces penseurs ont un objectif commun : le déprendimento, c’est-à-dire apprendre à se détacher consciemment de la domination occidentale. Pas pour s’isoler ou rejeter le reste du monde, mais pour redonner de la valeur aux savoirs et aux façons de penser des peuples marginalisés. Leur idée est que le monde n’est pas une seule manière de vivre ou de penser, mais un plurivers : une diversité de mondes et de visions qui coexistent.
C’est précisément cet enseignement qui manque au Cameroun. Son absence explique pourquoi le franc CFA est perçu comme une garantie de stabilité, pourquoi les héros anticoloniaux sont traités de rebelles, et pourquoi l’indépendance est réduite à une date plutôt qu’à un processus. La colonisabilité n’est pas une insulte, mais un état intellectuel : quand un peuple adopte spontanément les valeurs de ses dominateurs et se méfie davantage de ses résistants que de ses oppresseurs.
Contrairement aux études postcoloniales, qui regardent surtout l’histoire ou l’économie, la philosophie décoloniale s’intéresse directement à la manière dont on fabrique et transmet le savoir. Elle pose une question simple : avec quelles idées et quelles catégories pensons-nous le monde ? Tant que l’Afrique continue d’utiliser les concepts hérités de la colonisation pour se comprendre, elle restera bloquée et tournera en rond.
Introduire cette philosophie dans l’enseignement au Cameroun ne serait pas un luxe réservé aux chercheurs. Ce serait un acte essentiel, une sorte d’« hygiène intellectuelle » qui permettrait au pays de penser par lui-même. C’est une étape indispensable pour construire une vraie souveraineté, car un peuple qui ne produit pas ses propres idées reste dépendant de celles des autres.
La décolonisation ne commence pas seulement avec des lois ou des drapeaux. Elle commence dans la manière de penser. Elle est d’abord dans la tête, dans les mots que l’on utilise, dans la façon dont on décrit et nomme le monde. Tant que ce travail intérieur n’est pas fait, les chaînes les plus solides resteront invisibles : on croit être libre, mais on continue à penser avec les idées de ceux qui ont dominé, qui sont physiquement absents, mentalement omnipotents.


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