Lecompterendu

Philippe Ouandié, fils d’Ernest Ouandié « mon père a préféré nous protéger »

Philippe Ouandié évoque Ernest Ouandié, dirigeant de l’UPC qui choisit la clandestinité et la distance pour protéger sa famille, laissant à son fils le souvenir d’une enfance marquée par l’exil et la surveillance.

Le Compte Rendu : Monsieur Philippe Ouandié, merci de nous accorder cet entretien. Pour commencer, présentez-nous votre famille. Comment vous situez-vous dans les lignées familiales de Badoumla et d’Edéa ?

Philippe Ouandié : Je m’appelle Philippe Ouandié, je suis le fils ainé de Ernest Ouandié et de Eding II Marthe. Notre famille, du ventre de ma mère, nous sommes cinq. Je suis l’ainé, ma cadette Mireille est décédée à Paris ; après Mireille il y a Irène qui est médecin aux îles Bahamas, la quatrième est Monique, elle aussi est médecin, et enfin le dernier c’est le garçon, Um qui a grandi en Bulgarie et il y est. Voilà donc présentée succinctement notre famille.

Du côté d’Edéa, ma mère est une Eding. Elle était l’ainée d’une fratrie de 14 enfants. C’est là-bas que j’ai passé toute ma vie. Parce que mes parents sont partis en 1955 et j’ai été récupéré par une tante qui vivait avec ma mère et qui vit encore aujourd’hui. C’est elle qui a conduit ma petite sœur et moi à Edéa. Bien entendu, j’aurai dû grandir dans la cour royale du Maroc, parce que la sœur ainée du Roi du Maroc était nationaliste et elle soutenait beaucoup l’UPC. Elle avait envoyé un émissaire pour chercher ma petite sœur et moi, mais la famille maternelle ayant eu peur, ils ont déjoué, et voilà comment je me suis retrouvé à Edéa.

Et du côté de Badoumla, vous comprenez que mon père vient de Badoumla et sa mère de Bangou. Je n’ai pas connu très bien ma famille paternelle, je connais mon grand-oncle Sango Fo Sango qui venait régulièrement à Douala et son fils qui était le cousin de mon père le docteur Djoumbi Sango. Voilà ce que je peux dire à ce niveau.

Il est documenté qu’Ernest Ouandié eut un premier mariage avant de rencontrer votre mère ; est-ce vrai et quelle en est l’histoire ?

Effectivement, mon père a contracté un premier mariage et la fille devait être une Bana. Il y a eu un enfant qui est décédé et le mariage ne s’est pas bien passé parce qu’il y a eu un quiproquo et mon père a été obligé de s’en séparer. Et je pense que cette dernière aussi est décédée.

Des informations circulent quant à une résolution non écrite de l’UPC imposant à ses dirigeants d’épouser des femmes originaires d’ethnies différentes des leurs. En êtes-vous informés ?

Je ne sais pas trop… le coup de foudre ne subit pas un décret. Mon père est tombé amoureux de ma mère, c’était à Edéa. Je ne suis pas au courant d’une telle résolution, et s’il y en avait, ma mère me l’aurait dit, je suppose.

Comment votre mère vivait-elle cette dimension – être la femme d’un leader nationaliste, mais aussi le symbole d’une union qui transcendait les frontières ethniques ?

Ma mère a été une très grande militante à l’époque. J’étais très jeune, mais il me souvient qu’elle avait une grande amie, Madame Ngapet née Biyong. Cette dernière était très dynamique, et ma mère aussi. Ce sont deux femmes qui se sont battues. Ma mère allait régulièrement à l’ONU défendre les intérêts des femmes camerounaises à travers l’UDEFEC. J’étais très jeune et je ne pourrais pas bien vous expliquer ces choses, mais je sais qu’elle a voyagé partout dans le monde. Elle a rencontré Fidel Castro, Ben Bella, Khrouchtchev et beaucoup d’autres révolutionnaires.

Je vais vous raconter une histoire : mes petites sœurs Monique et Irène ont été élevées et gardées au Vietnam par le général Vo Nguyên Giap (héros militaire de l’indépendance vietnamienne et artisan de la débâcle française à Dien Bien Phu ndlr). Quand la guerre du Vietnam a commencé, ce général s’est dépêché de les mettre en sécurité à Cuba. C’est ainsi que mes deux petites sœurs ont fait leurs études à Cuba. Irène est venue parfaire son diplôme de pédiatre avec le Pr Minkowski à Paris.

Les prénoms ou noms que votre père a donnés à ses enfants avaient-ils des significations particulières pour lui ?

Moi, je m’appelle Philippe Edouard. Edouard était un roi d’Angleterre, mais il y avait aussi Roger. Ma petite sœur s’appelait Mireille Casanova, en référence à Danielle Casanova (figure de la résistance française lors de la seconde guerre mondiale, ndlr). Lui seul savait pourquoi il donnait ces noms.

Avant l’interdiction de l’UPC en juillet 1955, votre père enseignait et militait simultanément. Dans cette période où vous étiez enfant, vous souvenez-vous de votre père à la maison ? Y avait-il de grandes figures de l’UPC qui lui rendaient visite ? En avez-vous rencontré après son décès ?

Oui. Avant l’interdiction, mon père a enseigné. Nous avons été à Yoko, Batouri… J’étais très jeune, mais je me souviens qu’à Yoko, nous avions un certain professeur Mpondo, voisin et ami de mon père, qui était aussi instituteur. Un jour, un serpent a mordu ma mère ; heureusement, le système sanitaire de l’époque protégeait bien les fonctionnaires, ce qui lui a évité des complications.

S’il y avait de grandes figures qui rendaient visite à mon père, oui : Moumié, Ruben Um Nyobé, M. Ngapet, premier trésorier… Voilà des gens que j’ai connus. Après son décès, j’ai rencontré M. Ngapet, mais lui aussi est décédé plus tard.

Comment avez-vous grandi après le départ de vos parents ?

Quand mes parents sont partis, une tante nous a évacués à Edéa chez ma grand-mère et mon grand-père Eding. En 1955, j’étais au cours élémentaire 2. À Edéa, ma grand-mère me cachait parce qu’on recherchait tout le monde. Je suis resté de 1955 à 1958 sans aller à l’école. En 1958, on m’a inscrit à l’école de la mission catholique d’Edéa, sous le nom de Sango Philippe. J’avais pour camarades Nlep Gabriel Roger et Loé, qui deviendra avocat (Me Loé).

Qui pourvoyait à vos besoins ?

Ce sont mes oncles maternels. J’ai été très bien encadré dans ma jeunesse. J’ai eu des brillants oncles. Il y avait Thomas Meloné, Stanislas Meloné, Benoît Ngila, camarade du président de la République. Pratiquement toutes les grandes figures Bakoko d’Edéa m’ont aidé et protégé. C’est l’occasion ici de leur rendre hommage.

Le 21 juillet 1961, votre père est rentré clandestinement au Cameroun. Avez-vous eu un contact avec lui pendant cette décennie de lutte ?

Vous savez, quand mon père est entré au maquis, je ne savais pas. J’ai découvert qu’il était au Cameroun seulement lorsqu’il a été arrêté en 1971. Mais avant, je ne savais pas où il était. J’ai été surveillé, interrogé à la BMM, photographié sous tous les angles… mais je n’ai jamais été torturé. Mon père, dans sa lutte, ne tenait pas à se rapprocher de nous pour nous éviter des problèmes. C’était une manière de nous protéger.

Quelle est la superficie totale des propriétés foncières que vous auriez héritées de votre père ?

En ce qui concerne les propriétés foncières de mon père dans le Moungo, je n’en ai pas connaissance. Ce n’est que pure affabulation. La seule propriété se trouve à New-Bell Bamiléké à Douala, que le pouvoir d’Ahidjo a partiellement cédée à un Nigérian. Ma mère avait écrit avant sa mort au Président Biya, mais c’est resté sans suite.

Ajouter un commentaire