La remise en cause de la stature de héros des members de l’UPC relève d’une mécanique révisionniste postcoloniale, tentant de transformer le sacrifice en une erreur historique pour occulter l’illégitimité historique des bénéficiaires du système néocolonial.
Il est des silences qui honorent et des paroles qui souillent. Dans le vacarme médiatique contemporain, certains intervenants, au détour d’un débat télévisé ou d’une chronique, s’autorisent à piétiner les tombes de ceux qui ont fait la nation camerounaise. Emmanuel Kungne et Anani Rabier Bindzi, pour ne citer que ces deux hommes, par leurs sorties, ont réussi le triste exploit de transformer la complexité historique en un réquisitoire simpliste contre l’Union des Populations du Cameroun (UPC) et ses martyrs et héros. Mais derrière l’assurance du ton se cache la réalité plus sombre d’une colonisation mentale si réussie qu’elle finit par emprunter la voix de l’ancien oppresseur pour blâmer ses propres libérateurs.
QUI SONT-ILS ?
Avant de démonter méthodiquement leurs propos, posons d’abord la question du lexique approprié pour qualifier ces individus. Dans le vocabulaire politique et historique, plusieurs termes existent pour désigner ceux qui, consciemment ou non, servent les intérêts de l’oppresseur contre leur propre peuple :
Les COLLABOS : ceux qui, pendant une occupation, servent activement les intérêts de l’occupant contre leur propre peuple.
Les COMPRADORS : bourgeoisie locale qui facilite l’exploitation de son propre pays en échange de privilèges personnels.
Les HARKIS INTELLECTUELS : ceux qui défendent intellectuellement les thèses coloniales, par analogie avec les harkis algériens combattant aux côtés de la France contre le FLN.
Les SUPPLÉTIFS IDÉOLOGIQUES : ceux qui reprennent et diffusent, sans distance critique, les narratifs du pouvoir dominant.
MM. Kungne et Bindzi relèvent de toutes ces catégories à la fois. Mais le terme le plus poignant est celui proposé par Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre : les “colonisés-colonisateurs”. Ceux qui utilisent le passé pour fermer l’avenir, pour décourager l’action, pour tuer l’espoir. Ils ne participent à aucun combat, mais se posent en juges des combattants.
LES PROPOS INCRIMINÉS
« Avec l’intransigeance de Um Nyobè, nous avons quand même eu un million de morts. »
« Ernest Ouandié ne peut pas être considéré comme un héros. Il a tué ses frères camerounais. »
Ces phrases ne sont ni anonymes ni accidentelles. Elles ont été prononcées publiquement sur des plateaux télé, respectivement par Emmanuel Kungne et Anani Rabier Bindzi, deux voix qui, à des décennies de distance des faits, s’autorisent à juger, condamner et disqualifier l’UPC et ceux qui ont payé de leur vie l’exigence d’une indépendance réelle.
Ces propos ne sont pas seulement des opinions. Ils sont le condensé d’une lecture politique ancienne qui transforme les résistants en fauteurs de troubles et la violence d’Etat en nécessité historique.
Pour Emmanuel Kungne, l’indépendance camerounaise relève d’un « effet de mode ». Comme le multipartisme des années 1990, comme l’abolition de la traite négrière, dit-il, tout serait arrivé mécaniquement, sans qu’aucun acteur local n’y joue un rôle décisif. Dans cette vision, Um Nyobè et l’UPC ont commis la faute majeure de croire que sans eux, l’indépendance n’aurait pas eu lieu.
Anani Rabier Bindzi pousse la logique plus loin encore, soutenant que, puisque l’indépendance a été proclamée en 1960 et la réunification en 1961, toute lutte armée ultérieure a été non seulement inutile, mais criminelle. Ceux qui tombent entre 1961 et 1971 ne seraient plus des victimes d’un ordre colonial reconduit, mais des Camerounais tués par d’autres Camerounais – et donc des héros disqualifiés.
Un raisonnement qui repose sur l’idée fragile que l’indépendance se réduit à une date et à quelques protocoles signés.
DEMONTAGE METHODIQUE
Emmanuel Kungne
“Un million de morts à cause de l’intransigeance d’Um Nyobé”. Non, Monsieur Kungne. Ce ne sont pas les 60 000 à 120 000 morts (et non “un million” – votre inflation des chiffres est déjà un mensonge) qui sont morts à cause de l’intransigeance d’Um Nyobé. Ils sont morts à cause de la violence coloniale française.
Remettons la responsabilité où elle doit être :
Qui a bombardé les villages ? L’armée française.
Qui a utilisé le napalm sur les populations civiles ? L’armée française.
Qui a décapité les maquisards et exposé leurs têtes au “Carrefour des Maquisards” ? L’armée française.
Qui a empoisonné Moumié au thallium ? Les services secrets français.
Qui a refusé toute négociation après 1956 ? Pierre Messmer et la France.
Le rapport Ramondy (janvier 2025), issu de la commission franco-camerounaise ayant consulté les archives déclassifiées, est formel :
“Dès après la seconde guerre mondiale, la France a réprimé politiquement, militairement, diplomatiquement, judiciairement le mouvement indépendantiste, en particulier les militants de l’UPC.”
La violence ne vient pas de ceux qui réclament leur liberté. Elle vient de ceux qui la refusent. Um Nyobé a demandé l’indépendance pacifiquement de 1948 à 1955. Sept ans de lutte légale. C’est la France qui a interdit l’UPC le 13 juillet 1955, poussé le mouvement dans la clandestinité, refusé toute négociation.
Dire qu'”avec l’intransigeance d’Um Nyobè nous avons eu un million de morts”, c’est dire qu’avec l’intransigeance de De Gaulle contre les nazis, la France a eu 600 000 morts. C’est inverser la responsabilité morale.
“La Côte d’Ivoire a eu son indépendance avec zéro mort”
Oui, Monsieur Kungne. Et c’est précisément pour cela que la Côte d’Ivoire, 65 ans après, reste l’un des pays africains les plus asservis à la France.
Houphouët-Boigny a obtenu son “indépendance” avec zéro mort parce qu’il n’a JAMAIS demandé une vraie indépendance. Il a demandé – et obtenu – une autonomie dans le cadre français. Il a accepté :
- Que la France garde le contrôle de sa monnaie (Franc CFA)
- Que la France garde le contrôle des matières premières
- Que des “conseillers” français soient dans chaque ministère
- Que la France ait un droit de veto sur la politique étrangère
- Que les bases militaires françaises restent
Un esclave qui demande poliment la permission de porter des chaînes dorées n’a pas besoin d’être battu. Il obtient ce qu’il demande : des chaînes dorées.
Um Nyobé, lui, demandait la liberté réelle. Et pour cela, oui, il fallait se battre. Parce qu’aucun oppresseur n’a jamais donné la liberté volontairement, comme l’affirme à propos Martin Luther King Jr. : “La liberté n’est jamais donnée volontairement par l’oppresseur ; elle doit être exigée par l’opprimé.”
Pousser l’indécence jusqu’à comparer le destin du Cameroun à celui de la Côte d’Ivoire, en qualifiant l’indépendance d’« effet de mode », relève d’une méconnaissance crasse.
La Côte d’Ivoire est citée comme contre-modèle vertueux : indépendance sans morts, sans heurts, sans drames. Mais ce silence des armes fut aussi celui de la continuité. Continuité des structures, des intérêts, des dépendances. Une indépendance administrative, et rien d’autre.
ANANI RABIER BINDZI
“Les Français étaient partis en 1960”
Anani Rabier Bindzi s’appuie sur une chronologie mutilée pour tenter de salir la mémoire d’Ernest Ouandié. « Les Français étaient partis », ose-t-il affirmer, en s’interrogeant sur la raison de la poursuite de la lutte. Mais cette phrase est une gifle à l’histoire. Car non, les Français n’étaient pas partis : les stratèges de l’Indochine et de l’Algérie étaient encore là, tapis au cœur du dispositif répressif camerounais, bien après 1960. Ils avaient simplement troqué le casque colonial contre l’uniforme feutré de “conseiller technique”.
Ce que Monsieur Bindzi ignore ou feint d’ignorer est que :
- Le 13 novembre 1960, le Cameroun signe avec la France une douzaine d’accords de coopération couvrant TOUS les secteurs de la souveraineté : économie, santé, diplomatie, mines, transport, éducation, commerce, défense (accord secret), monnaie.
- Des “conseillers” français sont placés dans chaque ministère et disposent de la réalité du pouvoir.
- L’armée camerounaise est commandée par des officiers français.
- Le sous-sol du Cameroun appartient juridiquement à la France.
- Le Franc CFA reste imposé, avec politique monétaire décidée à Paris.
“Ouandié a tué ses frères”
Accuser Ouandié d’avoir tué ses “frères” sans la moindre preuve judiciaire, c’est profaner la mémoire. Si le régime d’Ahidjo, armé de tout l’appareil répressif, avait eu la moindre preuve d’un massacre ordonné par Ouandié, il l’aurait brandie avec fracas lors du procès de 1971. Le silence assourdissant de l’accusation à l’époque démontre que ces crimes n’existaient que dans la propagande coloniale – celle que M. Bindzi recycle aujourd’hui avec un zèle qui glace.
L’indépendance n’est pas un jour férié
Pour comprendre l’inanité de ces discours, il faut d’abord s’accorder sur ce qu’est réellement l’indépendance. Une indépendance réelle suppose le contrôle des leviers essentiels de souveraineté : armée, monnaie, diplomatie, ressources stratégiques, choix politiques majeurs.
Propos scandaleux d’un homme politique spontané à la télévision :
’’ l’Intransigeance de Um Nyobe a entrainé plus d’un million de morts ’’ (Emmanuel Kungne), le symbole de l’esclave heureux.
Or, dans les années 1960, le Cameroun demeure militairement encadré par la France, économiquement arrimé au franc CFA, politiquement surveillé. Entre les accords de défense secrets, le franc CFA imposé et un appareil de renseignement entièrement géré par des conseillers français, l’indépendance n’était qu’un décor de théâtre.
Prétendre que l’indépendance était « acquise » en 1960, c’est ignorer que l’armée française, loin d’être partie, encadrait chaque opération militaire contre les patriotes. C’est oublier que le régime d’Ahidjo a été littéralement fabriqué et protégé par Paris pour contrer une UPC jugée trop exigeante sur la question de la souveraineté réelle. Une UPC voulant un Cameroun égal à la France.
LE CONFORT DE L’ALIENATION
Mais qui sont donc ces hommes qui s’érigent en juges de l’histoire ? Ni historiens, ni témoins, ils ne sont que les enfants dociles d’un système qui a effacé la mémoire pour mieux asseoir son pouvoir. Ils parlent depuis le confort du fait accompli, profitant d’une paix imposée par la terreur des années de plomb. Ils confondent l’ordre avec la justice, et prennent le silence des cimetières pour la paix sociale.
Pour leur gouverne, l’UPC n’a pas déclenché la guerre, elle l’a subie. Um Nyobè n’a pas radicalisé le pays, il a été la cible d’une radicalité coloniale sans limite. Dire qu’Um Nyobé n’était pas Jésus-Christ est une pirouette de plateau qui ne change rien au fait qu’il a plaidé pacifiquement devant les nations du monde avant d’être assassiné sans procès. On ne juge pas un héros à sa sainteté, mais à la justesse du combat qu’il a mené pour les siens.
Quant à Ouandié, il n’a pas tué la nation, il a refusé qu’on l’enterre vivant sous les décombres d’une indépendance factice.
En s’attaquant aux héros de l’UPC, pardon, du Cameroun, Kungne, Bindzi et ceux qui leur ressemblent ne font pas œuvre de lucidité historique. Ils apportent seulement la preuve, s’il en était besoin, que le combat pour la libération des esprits au pays des Omgba Bissogo, Douala Manga Bell… a à peine commencé.
Révisionnisme de plateau


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