Il existe une forme de domination plus durable que la force militaire et plus efficace que la contrainte économique, c’est la domination mentale. Celle qui conduit un peuple à défendre spontanément ce qui le maintient en dépendance. Celle qui l’amène à mépriser ses propres héros, à suspecter ses luttes fondatrices, et à applaudir les instruments mêmes de sa subordination. C’est dans ce terrain invisible que se joue, aujourd’hui encore, la véritable image de l’Union des Populations du Cameroun.
L’UPC n’a pas seulement été combattue par les armes. Elle a été combattue dans les têtes. Et c’est là que se trouve la clé pour comprendre pourquoi, des décennies après les assassinats et les interdictions, son héritage demeure si violemment contesté, parfois même par ceux qui en sont les héritiers sociaux.
La colonisation classique s’est achevée juridiquement. La colonialité, elle, s’est enracinée. Elle survit sous la forme d’un rapport biaisé au savoir, à l’histoire, à l’autorité et à la légitimité. Elle produit ce que l’on pourrait appeler une colonisabilité, c’est-à-dire une disposition mentale à accepter la domination comme normale, rationnelle, voire bénéfique, et à percevoir toute tentative de rupture comme dangereuse ou immature.
Dans ce cadre, l’UPC représente un obstacle majeur. Non parce qu’elle serait un simple souvenir encombrant, mais parce qu’elle incarne une pensée politique non colonisée. Une pensée qui n’attend ni validation extérieure, ni certification occidentale, ni autorisation morale. Une pensée qui part du principe que le peuple camerounais est capable de se gouverner, de produire ses propres normes et de définir ses propres intérêts.
C’est précisément cette capacité que la colonialité s’emploie à neutraliser. L’effacement progressif de l’UPC dans l’enseignement, sa réduction à une note de bas de page ou à un épisode violent, n’est pas une négligence. C’est une stratégie. En privant les nouvelles générations d’un référent politique exigeant, on les habitue à une souveraineté de façade. On leur apprend que l’indépendance est un acquis définitif, non un processus à défendre. On les entraîne à confondre stabilité et dépendance, réalisme et soumission.
Dès lors, il devient logique – presque rationnel – de défendre le franc CFA comme un gage de sérieux économique, de minimiser les enjeux monétaires, de relativiser la question de la souveraineté, et de considérer toute critique radicale comme une posture idéologique excessive. Le raisonnement est cohérent, mais il repose sur la prémisse coloniale que le Cameroun ne saurait se gouverner pleinement sans tutelle.
Cette prémisse n’est jamais formulée explicitement. Elle est insinuée. Elle se diffuse par le langage, par les médias, par les programmes scolaires, par la sélection des figures héroïques légitimes. Elle explique pourquoi Um Nyobè et Ouandié continuent d’être présentés comme des cas problématiques, là où d’autres figures, plus conciliantes avec l’ordre postcolonial, sont élevées au rang de pères de la nation.
La colonisation des esprits fonctionne ainsi, elle ne nie pas l’histoire, elle la trie. Elle ne supprime pas les héros, elle les disqualifie. Elle ne combat pas frontalement la souveraineté, elle en propose une version édulcorée, compatible avec la dépendance.
Dans cette configuration, l’UPC devient une anomalie. Elle rappelle que l’indépendance pouvait être autre chose qu’une continuité aménagée. Elle rappelle qu’il existait un projet politique refusant les compromis structurants, les dépendances monétaires, les alliances asymétriques. Elle rappelle surtout que ce projet a été écrasé non pour son irréalisme, mais pour sa cohérence.
C’est pourquoi tant d’efforts sont déployés pour présenter l’UPC comme une erreur historique. Car reconnaître la validité de son diagnostic obligerait à poser une question redoutable : et si le Cameroun avait pris le mauvais chemin dès le départ ? Cette question est insupportable pour un ordre politique bâti sur la légitimation du compromis fondateur.
La colonisabilité se manifeste alors de manière spectaculaire. Elle se lit dans les discours qui relativisent la dépendance monétaire. Dans les attaques virulentes contre les figures de la lutte anticoloniale. Dans la facilité avec laquelle certains reprennent le vocabulaire forgé par l’administration coloniale pour qualifier les visionnaires africains. Dans la méfiance quasi instinctive à l’égard de toute pensée radicale de la souveraineté.
Ce phénomène n’est pas propre au Cameroun. Mais il y prend une acuité particulière, précisément parce que l’UPC a existé. Parce qu’elle a formulé, très tôt, une pensée politique complète. Parce qu’elle a montré que l’Afrique pouvait produire autre chose qu’une imitation des modèles occidentaux. Et parce que cette démonstration demeure, encore aujourd’hui, toujours d’actualité, profondément dérangeante.
Réhabiliter l’UPC ne consiste donc pas à glorifier le passé. Il s’agit d’un acte intellectuel et politique contemporain. Il s’agit de rouvrir un espace de pensée confisqué. De rappeler que la souveraineté n’est pas un slogan, mais une construction exigeante. De redonner au peuple camerounais le droit de penser son avenir sans tutelle mentale.
Tant que l’UPC restera cantonnée à la marginalité mémorielle, la colonisabilité prospérera. Tant que ses figures seront caricaturées, les instruments de dépendance continueront d’être défendus avec zèle. Et tant que la pensée de rupture sera assimilée au chaos, l’ordre postcolonial pourra se perpétuer sans avoir à se justifier.
L’UPC n’est pas seulement une page d’histoire. Elle est un miroir. Et ce miroir, pour beaucoup, reste insupportable à regarder.
L’indépendance Statut et fonction
Le mot indépendance évoque spontanément la liberté, la dignité et la souveraineté des peuples. Mais appliqué à un Etat, il ne se limite pas à une déclaration solennelle. Il renvoie à une réalité juridique et politique précise qu’il faut distinguer clairement.
Dans son sens le plus simple, l’indépendance signifie ne dépendre de personne. Pour un Etat, cela veut dire exercer le pouvoir sur son territoire sans subir la domination d’un autre.
Un Etat indépendant décide seul, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières.
Cette indépendance a deux faces. Sur le plan interne, l’Etat détient l’autorité exclusive sur sa population et son territoire. Sur le plan externe, il n’obéit à aucune autorité supérieure et ne se soumet qu’aux règles qu’il a librement acceptées. Un Etat peut donc être reconnu juridiquement indépendant tout en restant, dans les faits, sous influence étrangère. C’est là qu’apparaît la différence entre indépendance formelle et indépendance réelle.
Par ailleurs, l’indépendance n’est pas seulement un statut acquis à une date précise. Elle est aussi une fonction permanente. Elle oblige l’Etat à gouverner, rendre la justice, lever l’impôt, assurer la sécurité, défendre ses frontières et conduire sa diplomatie. Lorsqu’un Etat est incapable d’assumer ces missions, il devient défaillant, même s’il reste reconnu par la communauté internationale.
Les indépendances africaines de 1960 illustrent bien cette tension. Les nouveaux Etats ont obtenu un statut juridique incontestable. Mais, la fonction de souveraineté est restée exercée par l’ancienne puissance coloniale, à travers des accords militaires, monétaires ou économiques. On a alors parlé d’indépendance en trompe-l’œil.
L’indépendance particulièrement en Afrique, n’est donc pas un acquis définitif. C’est une conquête continue, qui se construit dans la durée, entre volonté politique, capacités réelles et vigilance permanente.


Ajouter un commentaire