Lorsque le Cameroun accède à “l’indépendance” en 1960, Ahmadou Ahidjo arrive au pouvoir sans idéologie structurée ni programme économique propre. Il gouverne par procuration, en s’entourant d’anciens cadres ou proches de l’Union des Populations du Cameroun à l’instar de Charles Assalé qui devient Premier ministre. D’autres figures issues de la mouvance nationaliste occupent des postes clés. Le programme, la pensée vient de l’UPC. Ahidjo en assure l’exécution, mais le colon présent et pesant a son plan.
C’est dans ce contexte que le Cameroun des années 1960 et surtout 1970 s’engage dans une politique ambitieuse de construction économique. L’Etat crée ou nationalise de grands secteurs stratégiques. L’électricité avec EDC, l’eau avec la SNEC, les télécommunications avec Intelcam. Une compagnie aérienne nationale voit le jour avec la Camair, rompant avec Air Afrique. Le transport ferroviaire est structuré autour de la REGIFERCAM. Des sociétés industrielles émergent dans l’agro-industrie, la transformation du bois, le sucre, le caoutchouc, l’aluminium, le textile ou les biens de consommation courante.
Ce modèle correspond clairement à l’un des piliers historiques du programme de l’UPC qui est le développement autocentré, fondé sur le capitalisme d’Etat et la souveraineté économique. Mais il s’agit d’une application partielle, amputée de son principe central.
Car là où l’UPC voulait bâtir une économie maîtrisée de bout en bout, le modèle mis en œuvre sous Ahidjo s’est souvent limité à la création d’entreprises sans contrôle réel de l’intelligence économique. Les usines existaient, mais la conception, les machines, les procédés et le savoir-faire restent majoritairement importés. Le Cameroun transformait, mais ne concevait pas. Il assemblait, mais ne maîtrisait pas. Or, les Um Nyobe voulaient maîtriser les intelligences. L’intelligence économique, financière, mécanique, mécatronique, technologique. Pour l’UPC, une usine sans maîtrise de ces intelligences n’est pas un outil de souveraineté, mais une dépendance industrielle maquillée.
L’exemple de la SOCAME est assez révélateur. L’idée de produire localement des engrais était stratégiquement juste. Elle visait à réduire la dépendance du pays aux importations et à soutenir l’agriculture nationale. Mais dans les faits, toute l’intelligence du projet restait étrangère. Le financement, la conception des installations, les machines, les procédés industriels, l’expertise technique, la maintenance et même la logique financière provenaient de France. Le Cameroun apportait la matière première, la main-d’œuvre et le territoire. Il ne maîtrisait ni la technologie ni les leviers de décision.
Cette configuration était exactement à l’opposé de ce que prônait l’UPC. Produire sans comprendre. Exploiter sans contrôler. Dépendre pour faire fonctionner ce qui était censé libérer. Dans ces conditions, l’échec n’était pas accidentel. Il était structurel. La SOCAME n’est pas allée loin parce qu’elle n’était pas une entreprise souveraine. Elle ne pouvait survivre dès lors qu’elle remettait en cause des circuits de rente extérieurs qu’elle ne contrôlait pas. La Société Camerounaise d’Engrais Cette société a officiellement ouvert les portes de son usine dans la zone industrialo-portuaire de Bonabéri, en 1976, et les a refermées en 1977.
Des exemples emblématiques illustrent cette limite structurelle. La transformation locale de l’aluminium par la SOCATRAL, créée le 14 octobre 1960, était une idée stratégique pertinente. Mais les équipements, l’ingénierie et les procédés industriels provenaient de l’extérieur. De même, plusieurs industries agrochimiques ou manufacturières ont été montées sans capacité locale de reproduction technologique. Le pays dépendait encore, en amont, des circuits extérieurs qu’il prétendait contourner.
L’ONCPB, créé en 1976 et fermé en 1991, a constitué une tentative partielle de rupture, en encadrant l’exportation du cacao et du café et en favorisant l’émergence d’acteurs économiques camerounais. Mais cette dynamique est restée fragile, car elle n’était pas soutenue par un appareil industriel totalement maîtrisé et était dépendante du contexte politique…
Or, la vision originelle de l’UPC portait une ambition bien plus vaste que la simple multiplication des unités de production sur le territoire. Pour les nationalistes historiques, l’indépendance ne pouvait se satisfaire d’une industrialisation superficielle, de façade, car la véritable souveraineté résidait avant tout dans la maîtrise des intelligences.
C’est précisément pour cette raison que leur projet mettait l’accent sur la formation d’une élite technique capable de concevoir ses propres machines plutôt que de se contenter de les utiliser. En développant localement des pôles d’expertise en mécanique, en mécatronique et en ingénierie industrielle, ils espéraient briser définitivement les chaînes de la dépendance technologique.
Cette approche globale visait à reprendre le contrôle de l’intégralité de la chaîne de valeur afin que chaque étape du processus soit maîtrisée depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la mise sur le marché du produit fini. En somme, cette doctrine enseignait que la liberté économique commence au moment précis où un peuple acquiert la pleine autonomie de sa pensée technique et créative.
Pourquoi ce modèle n’a-t-il pas tenu ? D’abord parce qu’Ahidjo n’était pas politiquement libre. Chaque tentative d’émancipation trop marquée se heurtait aux équilibres hérités de la relation franco-camerounaise. Les marges de manœuvre existaient, mais elles étaient étroites, surveillées et conditionnées. La dépendance structurelle limitait la portée des choix économiques.
Ensuite parce que l’idéologie faisait défaut. Copier certaines mesures du programme de l’UPC sans en assumer la philosophie profonde revenait à construire sans fondations. Là où l’UPC aurait refusé toute entreprise dont l’intelligence restait extérieure, le régime se contentait souvent de compromis techniques acceptables à court terme. Les exemples de la route Douala-Yaoundé et du Port de Douala sont assez illustratives de cette situation pour le moins dramatique.
Les symboles d’une souveraineté confisquée
L’épopée tragique de la route Douala-Yaoundé illustre parfaitement ce manque d’autonomie décisionnelle. Lorsque la nécessité d’une route moderne reliant Douala à Yaoundé s’impose, Ahmadou Ahidjo ne tranche pas en chef d’Etat souverain. Il consulte. Et ceux qui décident ne sont pas à Yaoundé. La réponse venue de Paris est sans appel. Inutile, disent-ils, puisque le rail existe déjà.
Autrement dit, la logique du colonisateur prime sur celle du développement national.
Sous la pression croissante, une concession est accordée. Pas une autoroute structurante, pourtant pensée par des ingénieurs camerounais, mais un simulacre de route dont la réalisation est confiée à l’entreprise française Touzet International. Le résultat est une simple piste de chèvres bitumée d’une fragilité insultante avec une épaisseur de goudron ne dépassant pas deux centimètres. Cette voie pompeusement baptisée « axe lourd » s’est rapidement métamorphosée en un véritable mouroir à ciel ouvert et illustre une constante coloniale. Donner juste assez pour contenir la colère, jamais assez pour transformer le pays.
Une UPC au pouvoir aurait agi autrement. Elle aurait pensé intégration territoriale, sécurité humaine, projection économique. Elle aurait imposé une infrastructure à la hauteur du pays, non une concession au rabais dictée par des intérêts extérieurs.
Le choix stratégique du port de Douala relève de la même logique d’asservissement technique. Alors que le bon sens géographique et les experts de l’Office national des ports du Cameroun désignaient Kribi, ouverture directe sur l’océan Atlantique, profondeur naturelle, façade maritime abondante. Le Cameroun dispose de plus de 350 kilomètres de côte. La logique est évidente.
Mais la décision du patron d’Ahidjo fut sans appel. Le port sera construit à Douala, sur un fleuve. Une aberration technique qui impose un dragage permanent coûteux constituant une rente éternelle pour les entreprises de maintenance étrangères. Lorsque les voix des cadres nationaux de l’époque s’élevèrent pour questionner ce choix, l’ordre fut formel. Ne plus jamais mentionner Kribi comme futur port du Cameroun. La France avait tranché.
C’est le lieu de rappeler, avec l’histoire, que cette mainmise invisible s’incarnait dans la figure omniprésente du colonel Jean Victor Blanc, conseiller à la présidence du Cameroun d’alors. En agissant comme une véritable plaque tournante de la correspondance présidentielle, ce conseiller français rédigeait les demandes du Cameroun tout en préparant les réponses de Paris. Ce circuit fermé de communication annihilait toute velléité de gestion nationale et explique pourquoi les infrastructures camerounaises semblent avoir été conçues pour maintenir le pays dans un état de fragilité structurelle plutôt que pour favoriser son décollage économique. Si l’Union des Populations du Cameroun avait accédé au pouvoir à l’indépendance, ces aberrations structurelles qui plombent encore le Cameroun n’auraient tout simplement jamais existé.
Le Cameroun en mode bayam-sellam continu
Avec l’arrivée de Paul Biya, le Cameroun ferme l’épisode du capitalisme d’Etat d’Ahidjo et lance le capitalisme libéral. La rupture devient totale. A partir des années 1980, l’héritage industriel est démantelé. Les entreprises publiques ferment, sont privatisées ou abandonnées. Les instruments de régulation disparaissent. Le pays s’enfonce dans un libéralisme de dépendance, aggravé par les programmes d’ajustement structurel importés.
En effet, sous le régime d’Ahmadou Ahidjo, l’industrie servait de socle à une véritable politique de l’emploi puisque les usines d’Etat fonctionnaient comme des poumons économiques capables d’absorber une main-d’œuvre massive et de stabiliser les familles.
En revanche, le tournant pris par Paul Biya a substitué cette logique de production par une économie de comptoir où le commerçant remplace l’ingénieur et l’ouvrier. En privilégiant l’importation au détriment de la fabrication locale, le système a favorisé l’émergence d’une classe de négociants qui s’enrichissent sans pour autant créer de postes de travail durables ou qualifiés pour la jeunesse.
Cette transition vers le modèle du « bayam-sellam » généralisé a conduit à une précarisation de l’économie camerounaise car elle repose sur une circulation rapide de biens étrangers plutôt que sur la création de valeur ajoutée. Alors que l’usine créait des carrières et une expertise technique, le commerce d’importation se contente d’emplois informels et fragiles qui ne permettent pas de bâtir une indépendance technologique.
Le résultat est une dépendance extérieure qui s’auto-entretient car chaque industrie fermée renforce le besoin d’importer et fragilise un peu plus la balance commerciale. Cette situation démontre que l’abandon de la vision industrielle au profit d’une logique purement marchande prive le pays des outils nécessaires pour garantir son autonomie et l’avenir de sa force de travail.
Quarante ans plus tard, le constat est sévère. Le Cameroun importe des produits qu’il pourrait fabriquer. Il exporte des matières premières sans transformation significative. Il forme des ingénieurs qui n’ont pas d’industries nationales où exercer pleinement leurs compétences. L’indépendance politique proclamée n’a pas produit une souveraineté économique réelle.
Au vu de ces deux expériences, on peut conclure que ces deux leaders – Ahidjo et Biya – ont échoué dans leurs tentatives d’implémentation du programme de l’UPC.
Ainsi, soixante-six ans après 1960, l’histoire tranche. Copier un programme sans en assumer l’idéologie ne suffit pas. La souveraineté ne s’imite pas. Elle se conquiert, se protège et se pense dans la durée. C’est en cela que l’UPC avait raison. Et que ses héritiers, hier comme aujourd’hui, continuent de poser la seule question qui compte : qui contrôle réellement l’économie, la technologie et le destin du Cameroun ?


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