Il y a des mensonges qui résistent au temps. Et il y a les archives qui finissent toujours par les rattraper. Le 23 février 2025, un individu déclarait sur le plateau de l’émission “Libre Expression” (Info TV) qu’Ernest Ouandié était “un grand bandit” qui “a brûlé des villages dans le Moungo pour s’approprier les terres des riverains”. Des accusations que les archives disponibles réduisent en cendres.
Ce document historique, qui s’appuie notamment sur le rapport administratif de A. Raynaud (1942) conservé aux Archives IRCAM de Yaoundé, les rapports Van Slageren (années 1930-1940) et le rapport de Mme I. Dugast (1942), établit la vérité implacable que la présence bamiléké dans le Moungo est le résultat direct du travail forcé colonial, et elle était déjà massive treize ans avant que l’UPC ne soit poussée dans la clandestinité (13 juillet 1955). Dix-huit ans avant l’indépendance (1960). Vingt-neuf ans avant l’assassinat d’Ernest Ouandié (15 janvier 1971).
Les chiffres sont là, nets, incontestables. (Voir fac similé) Le Tableau n° 12 du rapport Raynaud de 1942 sur la “Densité démographique des réserves indigènes – Subdivision de Mbanga” donne les données suivantes : Canton de Bonkeng-Penja : 4 565 Bamiléké pour 2 051 autochtones Canton de Balong : 3 586 Bamiléké pour 2 849 autochtones
Comment Ernest Ouandié aurait-il pu causer en 1960-1971 une réalité démographique déjà établie en 1942 ? La question mérite d’être posée à l’ami Elimbi. Et elle appelle une réponse que les archives ont déjà donnée.
Quand tout a commencé
D’après ce document qui remonte plus loin encore, dès 1889, l’Allemand Zintgraff mène sa première expédition à Bali. L’objectif officiel est d’explorer. Mais l’objectif réel, que le document expose sans détour est d’”atteindre une région pourvoyeuse d’esclaves, donc susceptible de fournir de la main d’œuvre aux futures plantations”. Il s’agissait, dit le texte, “de greffer le marché de travail créé par les unités de production capitalistes sur le trafic esclavagiste”.
En 1896, Zintgraff retourne à Bali “avec la même obsession”. Cette fois, “il fit cette démarche directement au compte de la W.A.P.V. (Westafrikanische Pflanzungs-Vereinigung) dont il était le directeur”. Cette compagnie, qui exploitait une grande partie du pays bakwéri, employait à elle seule “de 16 000 à 20 000 manœuvres”.
Entre 1891 et 1893, 200 jeunes de Bali reçoivent une “formation para-militaire” pour devenir des “tapenta” – des agents recruteurs au service des plantations coloniales. La chefferie des Bagam, “qui entretenait de bonnes relations avec l’administration allemande, servait-elle aussi d’intermédiaire”. Ce système, mis en place par les Allemands, sera prolongé et perfectionné par les Français.
1937-1946, la “chasse à l’homme”
En 1937, l’administration coloniale française crée les Offices régionaux de travail. Objectif affiché : “offrir des emplois salariés aux indigènes”. Objectif réel : alimenter en main-d’œuvre forcée les plantations européennes de Foumbot et Nkongsamba.
Le témoignage de Mme I. Dugast, dans son rapport de 1942, est d’une brutalité clinique : « Les offices de travail devaient offrir des emplois aux populations, mais ils attendirent en vain les travailleurs qui ne vinrent pas. Alors, disons le mot, dès après quelques mois, s’organisa la chasse à l’homme.»
“Disons le mot” : chasse à l’homme. En 1941, près de 3 000 travailleurs originaires de la Menoua, du Haut-Nkam et du Ndé avaient été embauchés de force dans les plantations de la région de Nkongsamba. Le document précise que, « L’effort de guerre demandé aux populations justifia le maintien d’un tel système jusqu’en 1946.»
Les travaux forcés furent abolis dans l’Union Française le 11 avril 1946. Mais le mal était fait. Des dizaines de milliers de Bamiléké avaient été arrachés à leurs villages, transplantés dans le Moungo, installés sur des terres que les colons avaient d’abord spoliées aux autochtones.
Le vrai coupable
Les auteurs du document – qui ne sont ni upécistes, ni militants, mais des chercheurs s’appuyant sur des archives coloniales – tirent la conclusion imparable que, « Le problème foncier du Moungo a été souvent présenté comme un affrontement inter-ethnique entre autochtones et immigrés. En fait, cet affrontement n’a lieu que sur une partie restreinte du territoire. Les litiges fonciers sont nés des mouvements migratoires parce que ceux-ci ont rapidement saturé l’espace qui restait encore disponible. Avant le rapport de force entre immigrés et autochtones, il convient de placer un autre rapport de force : la domination des communautés rurales autochtones par l’économie capitaliste ».
Ce passage mérite d’être lu deux fois. Le document dit clairement : avant d’opposer Bamiléké et autochtones, il faut d’abord pointer du doigt l’économie de plantation coloniale qui a spolié les uns, déporté les autres, et organisé leur confrontation.
Les Allemands d’abord, les Français ensuite, ont distribué les terres aux compagnies européennes. Le document précise que, « Cette politique de concession, réalisée au détriment des patrimoines fonciers des communautés autochtones, entraîna souvent un déguerpissement d’une partie de la population ».
Les autochtones perdaient leurs terres. Les Bamiléké étaient arrachés de force à leurs villages. Les deux groupes se retrouvaient face à face, en concurrence pour les miettes que le colon voulait bien leur laisser. Et aujourd’hui, en 2025, des escrocs politiques imputent cette histoire aux patriotes de l’UPC.
Résumons la chronologie :
- 1889 : Zintgraff cherche des “esclaves” à Bali
- 1896 : Zintgraff recrute pour la W.A.P.V.
- 1937 : Création des Offices régionaux de travail (travail forcé)
- 1941 : 3 000 Bamiléké embauchés de force
- 1942 : Les Bamiléké sont déjà majoritaires dans certains cantons du Moungo
- 1948 : Création de l’UPC (10 avril)
- 1955 : L’UPC est interdite et passe dans la clandestinité
- 1958 : Assassinat de Ruben Um Nyobé (13 septembre)
- 1960 : Indépendance formelle du Cameroun (1er janvier)
- 1971 : Assassinat d’Ernest Ouandié (15 janvier).
La présence bamiléké dans le Moungo a cinquante-neuf ans d’antériorité sur la création de l’UPC. Elle a soixante-six ans d’antériorité sur le début du maquis. Elle a quatre-vingt-deux ans d’antériorité sur la mort d’Ouandié.
Ernest Ouandié est né en 1924. Quand il naît, les Bamiléké sont dans le Moungo depuis déjà trente-cinq ans, déportés de force par les Allemands puis par les Français. Quand il prend les armes en 1955, les Bamiléké du Moungo sont là depuis soixante-six ans.
Alors non, Monsieur l’imposteur, Ernest Ouandié n’a pas “brûlé des villages dans le Moungo pour s’approprier les terres”. Cette accusation ne tient pas face aux archives. Elle ne tient pas face à la chronologie. Elle ne tient pas face aux faits.
Le courage de lire les archives
Il y a deux types d’historiens. Ceux qui lisent les archives, même quand elles dérangent. Et ceux qui préfèrent les mensonges confortables qui confirment leurs préjugés.
Les rapports coloniaux (Van Slageren, Dugast, Raynaud), les archives de l’IRCAM de Yaoundé, et les travaux d’Emmanuel Mveng (Histoire du Cameroun, 1963), ne laisse aucune place au doute. Il établit une vérité documentée, sourcée, vérifiable.
La présence bamiléké dans le Moungo est le résultat du travail forcé colonial. Point. Ce n’est pas une opinion, c’est un fait historique établi par des documents administratifs français et allemands. Des documents produits par les colonisateurs eux-mêmes.
Quand Mme Dugast écrit en 1942 qu’il y a eu “chasse à l’homme”, ce n’est pas de la propagande upéciste. C’est le constat d’une administratrice coloniale française face à une réalité qu’elle documente.
Quand le rapport Raynaud établit en 1942 que les Bamiléké sont déjà 4 565 à Bonkeng-Penja contre 2 051 autochtones, ce ne sont pas des chiffres inventés par l’UPC. Ce sont des statistiques officielles de l’administration coloniale.
Par ailleurs, les villages ont une capacité mémorielle supérieure à celle des villes. C’est ainsi qu’il serait possible aujourd’hui de montrer le terrain ayant appartenu à Ouandié ou à tout autre membre de l’UPC dans le Moungo et ses conditions d’acquisition. C’est ce qu’aurait fait un homme politique.
Et face aux archives, les mensonges s’écroulent.
Sources :
Rapport administratif de A. Raynaud, 1942 – Archives IRCAM, Yaoundé
Rapports Van Slageren (années 1930-1940)
I. Dugast, Rapport sur les travailleurs recrutés, 1942 (Document dactylographié inédit)
E. Mveng, Histoire du Cameroun, 1963, Paris, Éd. Présence Africaine


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