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Le Nka’a Kundè : Quand la route dément le récit d’une rupture totale entre l’UPC et le développement

L’argument que les défenseurs de la colonisation française au Cameroun ont longtemps brandi comme une massue était que l’UPC et ses militants étaient des perturbateurs, des saboteurs, des ennemis du développement. Des hommes qui empêchaient le progrès. Des agitateurs qui mordaient la main qui les nourrissait.

Un seul document suffit à démolir ce mensonge. Un seul chantier. Celui de la route Bafia-Boumnyebel.

Nous sommes au cœur des années cinquante. La France est sous pression. Les pétitions d’Um Nyobè à l’ONU font des dégâts. Le procès colonial instruit à New York commence à embarrasser Paris devant la communauté internationale.

Alors la France réagit en mettant à contribution le Fonds d’investissement pour le développement économique et social (FIDES), un organisme créé par avril 1946 à l’effet de moderniser les territoires coloniaux tout en maintenant la maîtrise politique, économique et stratégique de la métropole. Aussi, le FIDES est un instrument de réforme impériale, pas un outil de rupture.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la construction de la route Bafia-Boumnyebel. L’axe traverse le cœur du pays Bassa’a – fief nationaliste par excellence, et économiquement stratégique. Paris construit là où l’UPC est la plus forte pour montrer que la présence française n’est pas synonyme d’abandon, mais de mise en valeur.

Le calcul est simple : construire une route là où l’UPC est la plus forte, c’est démontrer que la France apporte le progrès là où les nationalistes n’apportent que le chaos. C’est le meilleur argument contre le procès colonial. Sauf que la réalité ne coopère pas avec la propagande.

La meilleure entreprise française de BTP – Razel, celle qui avait réalisé des prouesses dans les Ardennes – est dépêchée sur place avec son terrassier Stéphane Previtali. Et par précaution, on déploie une escorte militaire : le Régiment de Tirailleurs Sénégalais du Tchad, avec son lieutenant Goré et ses 26 soldats. On attendait les sabotages. On attendait les embuscades. On attendait que les « terroristes » de l’UPC viennent tout détruire.

Contrairement à l’image d’un nationalisme aveugle et destructeur dont ils sont crédités, les upécistes et les populations locales ne sabotent pas les travaux. Ils les accompagnent. Ils les protègent même. Non par soumission, mais parce qu’ils savent que routes, ponts et infrastructures sont vitaux pour le pays qu’ils veulent libre.

Ce point est fondamental. L’UPC ne s’est jamais opposée au développement. Elle s’est opposée à sa confiscation politique. Construire une route n’effaçait pas l’injustice coloniale ; mais détruire une route n’aurait servi ni la dignité du peuple ni l’avenir du pays. Cette lucidité contredit frontalement le narratif d’une opposition entre nationalisme et progrès, l’un des piliers du narratif colonial.

La route fut achevée en 1956. Quatre-vingts kilomètres. Elle portait dans son nom local un sens que personne n’avait prévu : le Nka’a Kundè – le procès colonial. Comme si la route elle-même se retournait contre ceux qui l’avaient construite pour se justifier.

La suite de l’histoire

L’indépendance arrivée – cette indépendance de façade que l’UPC avait refusé de cautionner parce qu’elle n’en était pas une – la route fut abandonnée. Aucun plan quinquennal ne la mentionne. Aucun franc de réhabilitation. Les ponts ont vieilli. La brousse a repris ses droits. Les crevasses se sont ouvertes. Cette route est devenue un véritable parcours d’obstacles. Ce n’est plus la colonisation qui bloque, mais l’Etat néocolonial.

Comment expliquer qu’un axe construit sous tutelle soit laissé à l’abandon sous “souveraineté” ? Pourquoi une infrastructure stratégique, au cœur d’un bassin agricole majeur, devient-elle un symbole de relégation ? La réponse se trouve dans la nature du pouvoir qui a succédé à la colonisation sans rompre avec ses logiques profondes. Un Etat qui n’a jamais su – ou jamais voulu – prolonger l’intelligence politique et le sens du bien commun que l’UPC avait déjà intégrés avant même l’indépendance.

Ainsi, cette route racontant une trahison silencieuse, rappelle que le véritable conflit n’a jamais opposé développement et nationalisme, mais souveraineté réelle et indépendance de façade.

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