Il y a des mots qui tuent deux fois. Le 16 décembre 1991, l’Assemblée nationale camerounaise adopte la loi n°91/022 portant “réhabilitation de certaines figures de l’histoire du Cameroun”. Parmi elles : Ruben Um Nyobé, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié. La presse titre : “Les héros de l’UPC enfin réhabilités !” Le pouvoir se congratule. On applaudit la “grandeur d’âme” du régime.
Le dictionnaire explique que Réhabiliter signifie, « Rétablir dans l’estime publique quelqu’un qui en était déchu ; innocenter ». Autrement dit, absoudre le coupable, laver le souillé, restaurer l’honneur perdu.
Mais de quelle souillure parle-t-on ? De quel crime Um Nyobe devait-il être absout ? D’avoir réclamé l’indépendance de son pays en 1952 devant l’ONU ? D’avoir dénoncé l’incorporation frauduleuse du Cameroun dans l’empire colonial français ? D’avoir exigé la réunification des deux Cameroun sous tutelle étrangère ?
De quoi Félix Moumié devait-il être innocenté ? D’avoir refusé l’indépendance-simulacre de 1960 ? D’avoir mobilisé la jeunesse africaine contre le néocolonialisme ? D’avoir osé rêver d’un Cameroun véritablement souverain ?
Quel crime Ernest Ouandié a-t-il commis pour mériter cette “réhabilitation” ? Avoir pris les armes quand toutes les voies pacifiques furent fermées ? Avoir créé un tribunal sous maquis pour rendre justice quand la justice coloniale ne servait que l’oppresseur ? Avoir crié « Vive le Cameroun ! » avant de s’effondrer sous les balles, le 15 janvier 1971, onze ans après une “indépendance” dont il refusait le mensonge ?
Non. Mille fois non. Ce ne sont pas Um Nyobe, Moumié et Ouandié qui ont besoin d’être réhabilités. Ce sont leurs assassins. C’est le régime colonial qui les a traqués, empoisonnés, décapités, fusillés. C’est Ahidjo – cet homme que la même loi ose placer (Article 1, alinéa 2) sur la même liste que ses victimes ! – qui a besoin de réhabilitation. C’est la France coloniale qui a besoin de réhabilitation. C’est le Cameroun complice qui a besoin de réhabilitation.
Des hommes d’Etat assassinés par des bandits
Appelons les choses par leur nom. Um Nyobé, Moumié, Ouandié, Osendé Afana n’étaient pas des “rebelles”. Ils étaient les dirigeants légitimes d’un peuple en lutte pour sa liberté. Quand Um Nyobé s’adressait à l’ONU en 1952, il parlait au nom du peuple camerounais. Quand Moumié présidait l’UPC en exil, il incarnait la continuité de l’Etat camerounais libre. Quand Ouandié dirigeait l’Armée de Libération Nationale du Kamerun (ALNK), il commandait l’armée régulière d’une nation en guerre de libération contre une soldatesque malicieusement appelée armée. Car il faut le savoir, l’armée est un démembrement de l’Etat comprenant en son sein tous les services possibles de l’Etat en plus de ses missions spécifiques.
C’est ainsi que l’armée est chargée de la sécurité, l’éducation, la santé, l’économie, l’agriculture et des diverses intelligences bien avant d’être militaire. Un membre du corps d’armée ne saurait diriger son énergie et son arme contre celui qui désire bâtir un Etat et toute action visant la neutralisation d’un tel homme est un acte crapuleux contre l’Etat.
Dans le cas du Cameroun, les conséquences des désastreux assassinats de ces hommes d’Etat sont toujours d’actualité et résisteront permanemment aux silences et aux faux enseignements entretenus à leur encontre.
En face ? Des bandits en costumes trois-pièces. Des colons français qui bombardaient les villages au napalm, décapitaient les prisonniers et exposaient leurs têtes à Bafoussam et ailleurs. Des supplétifs camerounais – Ahidjo en tête – qui servaient l’occupant contre leur propre peuple. Des services secrets (SDECE) qui empoisonnaient Moumié au thallium dans un restaurant genevois. Des juges militaires français qui condamnaient à mort Ouandié dans un simulacre de procès.
Le mot BANDITS n’est pas assez fort ? Trouvons-en un autre. CRIMINELS. TERRORISTES. GENOCIDAIRES. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : 120 000 Camerounais, chiffre officiel, (excusez du peu) massacrés entre 1955 et 1971 pour avoir voulu être libres. C’est le nombre impossible à cacher ; Il est bien plus élevé en réalité. Nous ne comptons pas les paisibles paysans assassinés juste pour la terreur en Sanaga-Maritime, Nkam, Moungo, Wouri, Ouest et l’actuel Sud.
Qui a besoin de réhabilitation ?
Le moins qu’on puisse dire est que l’Article 2 de cette fameuse loi est une insulte magistrale. En effet, ledit article de cette loi n°91/022 stipule que, « La réhabilitation visée à l’article 1er ci-dessus a pour effet de dissiper tout préjugé négatif qui entourait toute référence à ces personnes, notamment en ce qui concerne leurs noms, biographies, effigies, portraits, la dénomination des rues, monuments ou édifices publics. »
« Dissiper tout préjugé négatif. » Quel « préjugé » ? Celui que le régime lui-même avait fabriqué de toutes pièces pendant trente-trois ans !
De 1958 (assassinat d’Um Nyobé) à 1991 (loi de “réhabilitation”), prononcer le nom de ces hommes était un crime. Les manuels scolaires les présentaient comme des “bandits”. Les enfants grandissaient en apprenant que Um Nyobé était un “terroriste”, que Moumié était un “fou”, que Ouandié était un “criminel”.
Et aujourd’hui, le même régime – héritier direct de celui qui a perpétré ces crimes, installé par les mêmes colons français – nous dit : « Nous les réhabilitons. » Comme si c’était leur droit de réhabiliter. Comme s’ils détenaient l’autorité morale pour juger ces hommes. C’est une obscénité.
La réhabilitation, si elle doit avoir lieu, doit aller dans l’autre sens.
C’est Ahmadou Ahidjo qui a besoin d’être réhabilité – s’il peut l’être. Cet homme qui a trahi son peuple, collaboré avec l’occupant, signé les “accords” léonins de 1960 qui livraient le Cameroun pieds et poings liés à la France. Cet homme qui a fait fusiller Ouandié onze ans après une “indépendance” dont il savait qu’elle était un mensonge.
Et pourtant, la loi de 1991 le place sur la même liste que Um Nyobé ! L’assassin et la victime. Le bourreau et le héros. Le traître et le patriote. C’est comme si, en France, on “réhabilitait” simultanément Jean Moulin (héros unificateur de la Résistance intérieure pour le général de Gaulle) et Pierre Laval (chef de gouvernement de Vichy, artisan principal de la collaboration avec l’Allemagne nazie). Une abomination historique.
C’est le régime Biya – qui n’a fait que prolonger le régime Ahidjo – qui a besoin de réhabilitation. Ce régime qui continue, en 2026, d’utiliser le Franc CFA. Ce régime dont les ressources naturelles sont exploitées par Total, Bolloré, Orange. Ce régime qui laisse des individus comme… – dont les noms ne méritent pas de figurer aux côtés des illustres noms cités dans ces colonnes – insulter publiquement Ernest Ouandié à la télévision en le traitant de “grand bandit” (23 février 2025), sans conséquence d’aucune sorte, preuve d’une sortie commanditée.
C’est la France qui a besoin de réhabilitation. Cette puissance coloniale qui a tué, empoisonné, décapité les dirigeants camerounais, bombardé les villages, instauré un régime fantoche, et qui refuse encore aujourd’hui d’ouvrir ses archives sur cette guerre cachée. Cette France qui n’a jamais présenté d’excuses, jamais indemnisé les victimes, jamais reconnu ses crimes.
C’est le Cameroun tout entier – ou du moins sa classe dirigeante – qui a besoin de réhabilitation. Ce pays qui célèbre ses bourreaux et néglige ses héros.
Ce dont nos héros ont réellement besoin
Ce dont ils ont besoin ce n’est pas de “réhabilitation”. Pas de cette condescendance post-coloniale qui consiste à “gracier” des hommes qui ont commis le crime du patriotisme.
Ce dont ils ont besoin, c’est de RECONNAISSANCE.
Reconnaissance de leur statut de dirigeants légitimes du Cameroun de 1948 à 1971. Car c’est bien ce qu’ils étaient. L’UPC n’était pas un “parti politique” parmi d’autres. C’était le MOUVEMENT DE LIBERATION NATIONALE. Le seul à avoir réclamé l’indépendance immédiate et sans condition. Le seul à avoir refusé les compromissions. Le seul à s’être battu jusqu’au sacrifice suprême.
Ce dont ils ont besoin, c’est de CÉLÉBRATION.
Que le 13 septembre – jour de l’assassinat d’Um Nyobé – soit férié et chômé. Que le 3 novembre – jour de l’empoisonnement de Moumié – soit un jour de deuil national. Que le 15 janvier – jour de l’assassinat d’Ouandié – le soit inscrit dans la mémoire collective comme le symbole de la résistance face à l’oppression. Que le 15 mars – jour de la décapitation d’Osendé Afana soit consacré à la jeunesse et à l’intellect militant.
Que les avenues principales de Yaoundé et Douala portent leurs noms. Que leurs statues trônent sur les places publiques. Que leurs biographies soient enseignées dès l’école primaire, non pas comme des “figures controversées”, mais comme les VRAIS pères de la nation, de vrais hommes d’Etat.
Ce dont ils ont besoin, c’est de JUSTICE.
Justice pour les +120 000 victimes de la répression. Justice pour les villages bombardés, les femmes violées, les hommes décapités, les upécistes mis vivant dans les sacs en jute et jetés dans la Sanaga, les enfants orphelins. Justice qui passe par l’ouverture des archives françaises. Justice qui passe par la reconnaissance officielle des crimes commis. Justice qui passe par des réparations – mémorielles, financières, symboliques – pour les familles des martyrs.
Et justice qui passe par la poursuite judiciaire de ceux qui, aujourd’hui encore en 2025-2026, osent insulter ces hommes. Car traiter Ernest Ouandié de “bandit” à la télévision nationale n’est pas une “opinion”. C’est une diffamation de pur héros national. C’est un outrage à la mémoire nationale sanctionné par la loi. Ces tristes individus doivent répondre de leurs propos devant la justice.
Réveillez-vous !
Nous sommes en 2026. Soixante-huit ans après l’assassinat d’Um Nyobe. Soixante-six ans après l’empoisonnement de Moumié. Cinquante-cinq ans après l’assassinat d’Ouandié.
Et nous continuons à accepter le mensonge. Nous continuons à appeler “indépendance” ce qui n’est qu’une mise sous tutelle. Nous continuons à tolérer le Franc CFA – cette monnaie coloniale imposée par la France et dont 50% des réserves dorment encore au Trésor français. Alors que nos ancêtres battaient déjà monnaie. Nous continuons à laisser Total piller notre pétrole, Bolloré contrôler nos ports, Orange dominer nos télécommunications.
Nos héros sont morts pour rien ? Non.
Ils sont morts pour que nous nous réveillions. Pour que nous comprenions que l’indépendance n’est pas un drapeau et un hymne. C’est la souveraineté réelle : monétaire, économique, militaire, diplomatique, académique, psychologique, etc.
Ils sont morts pour que nous cessions d’être des colonisés mentaux. Pour que nous cessions de vénérer nos oppresseurs et de mépriser nos libérateurs. Pour que nous cessions d’appeler “réhabilitation” ce qui devrait s’appeler GLORIFICATION.
Véritablement, la loi n° 91/022 du 16 décembre 1991 doit être abrogée et remplacée par une Loi de Reconnaissance Nationale et de Célébration des Héros de la Libération.
Une loi qui dira :
- Que l’UPC était le gouvernement légitime du Cameroun de 1948 à 1971
- Que ses dirigeants étaient des hommes d’Etat en exil.
- Que leur combat était juste et leurs sacrifices sacrés
- Que leurs assassins – français et camerounais – sont des criminels de guerre
- Que leurs mémoires doivent être honorées chaque jour dans chaque ville
- Que leurs familles doivent être indemnisées et leurs descendants reconnus comme “Familles de Héros de la Nation”.
Et cette loi devra exclure Ahmadou Ahidjo de toute liste de héros. Car on ne peut pas honorer simultanément le patriote et le collabo sans cracher sur la mémoire du premier.
Le dernier soupir de Marie Um Nyobè
Quand l’histoire et l’amour se rejoignent au chevet de la mémoire
Mariage de Um Nyobè et de Marie Ngo Ndjock Yebga Marie Ngo Ndjock Yebga Veuve Um, décédée le 13 septembre 2023


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