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La Guerre d’indépendance du Cameroun: Le Nkam se rappelle à la mémoire nationale

Au Cameroun, le département du Nkam reste dans l’ombre des récits historiques sur l’indépendance. Pourtant, pendant seize longues années, de 1956 à 1971, cette forêt équatoriale a abrité l’une des guerres les plus féroces et les plus méconnues du continent africain. Une guerre qui a laissé des villages rasés, des familles décimées, des milliers de personnes jetées sur les routes de l’exil, des mémoires brisées et un silence institutionnel qui dure encore aujourd’hui.

En 1948, peu de gens à Yabassi, chef-lieu du Nkam, ont entendu parler de l’Union des Populations du Cameroun, ce nouveau parti politique créé à Douala le 10 avril. Mais l’information circule vite. Des syndicalistes, des instituteurs, des employés de commerce, des agriculteurs commencent à parler d’indépendance, de réunification et de justice sociale. Dans les villages de Yabassi, de Yingui, de Nkondjock et du Nord-Makombé, des cellules de l’UPC se constituent discrètement. On se réunit après le travail, on discute des objectifs du parti, on lit les journaux venus de Douala. La Voix du Cameroun circule de main en main. Les jeunes adhèrent massivement à la Jeunesse Démocratique Camerounaise (JDC). L’espoir commence à germer dans la forêt. Personne, à ce moment-là, n’imagine que cet espoir va se transformer en cauchemar.

Le basculement

Tout s’accélère en 1954 avec l’arrivée du nouveau Haut-Commissaire Roland Pré. Sa mission est claire. Liquider l’UPC. Les meetings sont interdits, les dirigeants harcelés judiciairement, les militants tabassés par des milices pro-françaises. En mai 1955, des émeutes éclatent dans plusieurs villes. Le bilan officiel évoque vingt-cinq morts. Les historiens estiment qu’il faut multiplier ce chiffre par dix, peut-être par vingt.

Le 13 juillet 1955, Roland Pré signe le décret d’interdiction de l’UPC. Le parti est dissous, purement et simplement. Cette décision constitue une déclaration de guerre contre un mouvement qui réclame l’indépendance immédiate et la réunification des deux Cameroun. Dès le lendemain, la traque commence. Les militants sont arrêtés dans les villes. Ceux qui parviennent à s’échapper gagnent la brousse. Du jour au lendemain, des milliers de Camerounais deviennent des hors-la-loi simplement parce qu’ils rêvent de liberté.

Les dirigeants de l’UPC font des choix différents. Félix-Roland Moumié et Abel Kingué prennent le chemin de l’exil. Ernest Ouandié aussi. Ruben Um Nyobé, lui, décide de rester. Il retourne stratégiquement dans son village natal à Boumnyebel, dans la Sanaga-Maritime. Le 2 décembre 1956, il crée le Comité National d’Organisation, une structure qui fonctionne comme un Etat parallèle. Une administration nationaliste s’installe en pleine forêt. Le 18 décembre 1956, cinq jours avant les élections du 23 décembre, le comité démarre officiellement.

Parti de la Sanaga-Maritime, le mouvement s’étend rapidement, vers le Wouri, et naturellement vers le Nkam, qui présente tous les avantages pour l’objectif visé. Six mille trois cent quatre-vingt kilomètres carrés de forêt équatoriale, un manteau végétal si dense qu’un homme peut se dissimuler à un mètre d’un sentier. Des pluies diluviennes qui effacent les traces. Des cours d’eau dont le Nkam, qui permettent de se déplacer silencieusement en pirogue. Et surtout, une position de carrefour idéale pour relier les différents foyers de rébellion : la Sanaga-Maritime, le Wouri, le Moungo, l’Ouest.

Les premiers membres s’installent dans cette forêt en 1956 et 1957. Ce sont des jeunes de la JDC, des militants UPC refusant la soumission. Certains viennent de la Sanaga-Maritime voisine et font jonction avec des hommes du Nkam qui connaissent le terrain comme leur poche. Ensemble, ils établissent des camps dans les zones les plus inaccessibles, creusent des abris dans des endroits insoupçonnés, stockent de la nourriture, fabriquent des armes, une véritable scène de film qu’on nous montre au Vietnam, en Chine, etc.

La vie dans ces conditions est d’une dureté inimaginable. Ces hommes marchent pendant des heures chaque jour pour éviter d’être localisés. Ils dorment souvent à même le sol, sans abri, sous des pluies qui durent parfois trois jours d’affilée. Ils mangent ce qu’ils trouvent, parfois rien du tout pendant longtemps. Ils sont loin de leurs familles pendant des mois. Certains ne reverront jamais leurs enfants. Les médicaments manquent cruellement. Une simple blessure infectée peut devenir mortelle. Mais ils tiennent. Parce qu’ils croient que leur sacrifice conduira leur pays vers la liberté.

Le 13 septembre 1958, Ruben Um Nyobe tombe dans une embuscade à Boumnyebel. Les soldats français exposent son corps comme un trophée. Beaucoup pensent que sa mort va briser le mouvement. C’est exactement l’inverse qui se produit. L’assassinat d’Um Nyobe radicalise le mouvement. La lutte s’intensifie.

L’ALNK et le commandement militaire

Le 31 mai 1959, quelque chose de nouveau apparaît. Dans le Moungo voisin, une réunion secrète donne naissance à l’Armée de Libération Nationale du Kamerun. L’ALNK. Un jeune homme brillant et radical nommé Martin Singap en prend la tête. La devise est claire comme du cristal : “Vaincre ou Mourir”.

L’ALNK n’est pas un simple regroupement d’individus. C’est une structure militaire avec une hiérarchie, une discipline, une stratégie. Et le Nkam, département voisin du Moungo, devient naturellement l’un de ses théâtres d’opération.

Les Français comprennent vite qu’ils ont un problème sérieux sur les bras. En septembre 1960, ils créent un commandement militaire spécifique : le COSMN, Commandement Opérationnel de la Sanaga-Maritime et du Nkam. Vous avez bien lu. Le Nkam mérite à lui seul, avec la Sanaga-Maritime, un commandement militaire dédié. Ce n’est pas une zone marginale où quelques bandits font du grabuge. C’est un front de guerre à part entière.

Des maquis organisés émergent, notamment celui de Beyobyop, qui s’impose comme un foyer actif de résistance dans la forêt du Nkam. Des figures locales y opèrent.

Des hommes de renom opèrent dans le Nkam. Tankeu Noé, combattant redoutable, y mène des opérations. Mathieu Njassep, alias Ben Bella, illustre l’importance stratégique du secteur en devenant le secrétaire d’Ernest Ouandié. Les attaques se multiplient. Embuscades contre les convois militaires sur la route Douala-Yaoundé. Raids contre les postes administratifs de Yabassi et Nkondjock. Sabotages des infrastructures. L’armée nationale frappe puis disparaît dans la forêt comme des fantômes. L’armée française ratisse, bombarde, ratisse encore. Mais la forêt est trop vaste, trop dense, trop complice.

Toute guerre produit des victimes. Mais ce qui se passe dans le Nkam dépasse l’entendement. Quand l’armée ne parvient pas à coincer les soldats locaux, elle s’en prend aux populations civiles. Les villages des arrondissements de Yabassi et Yingui vont payer le prix le plus lourd. Ils sont détruits méthodiquement. Les maisons brûlées. Les récoltes saccagées. Les greniers vidés. Des milliers de personnes sont chassées de leurs terres et regroupées de force derrière des barbelés dans ce qu’on a appelé pudiquement des “centres de regroupement”. Le mot juste serait “camps de concentration”.

La répression ne s’arrête pas là. Les soldats appliquent les techniques de la “guerre contre-révolutionnaire” expérimentées en Indochine et en Algérie. Bombardements au napalm qui transforment des pans entiers de forêt en enfer. Torture systématique des suspects. Exécutions sommaires au bord des routes. Disparitions forcées de centaines de jeunes hommes qui ne reviendront jamais.

Le but est de briser le soutien populaire à l’armée nationale, de terroriser tellement les populations qu’elles n’osent plus donner un morceau de manioc ou une information à ceux de la forêt.

La phase la plus meurtrière

Le 1er janvier 1960, le Cameroun accède à “l’indépendance”. Les populations du Nkam qui ont cru que la guerre allait s’arrêter déchantent rapidement. Le nouveau président Ahmadou Ahidjo ne veut pas entendre parler de négociation avec l’UPC. Pour lui, ce sont des terroristes, des communistes, des ennemis de la nation. La guerre continue. Elle s’intensifie même.

C’est dans ce contexte que plusieurs jeunes du Nkam franchissent le pas et rejoignent l’armée nationale. Le cas le mieux connu est celui de Mathieu Njassep, né en 1939 à Yabassi.

Le 31 juillet 1960, sept mois après l’indépendance factice, Mathieu Njassep entre officiellement dans la lutte armée. Il a vingt et un ans. Il est probablement passé par les structures de la Jeunesse Démocratique Camerounaise (JDC), organisation de jeunesse de l’UPC. Il connaît l’idéologie du parti, les objectifs de la lutte. Il a assisté aux violences de la répression. Il a vu des camarades arrêtés, torturés, tués. Comme beaucoup d’autres, il a décidé qu’il ne pouvait rester spectateur.

Cette troisième phase, de 1960 à 1971 officiellement, sera la plus meurtrière. Dans le Nkam, la violence atteint des sommets.

Les dégâts humains incalculables

Le bilan humain exact de la guerre dans le Nkam reste impossible à établir. Combien de combattants sont morts ? Combien de civils ont été tués lors des opérations militaires, des bombardements, des exécutions sommaires ? Combien sont morts de faim, de maladie, d’épuisement dans les camps de regroupement ? Personne ne le sait.

Ce que l’on sait avec certitude, c’est que des familles entières ont été décimées. Des lignées ont été interrompues. Des orphelins ont grandi sans connaître leurs pères. Des veuves ont élevé seules leurs enfants dans la misère et le mépris social. Les traumatismes psychologiques sont immenses.

Mépris et déshumanisation

Les rapports militaires français révèlent un état d’esprit profondément marqué par le mépris racial et la déshumanisation de l’ennemi. Les patriotes y sont systématiquement décrits comme des “rebelles”, des “terroristes”, des “bandits”. Leur combat politique est nié. Leurs revendications sont ignorées. Plus grave encore, certains rapports attribuent leur engagement à des “influences magiques”, à la “folie”, à la “manipulation communiste”. Cette interprétation permet de nier toute légitimité à leur lutte et de justifier n’importe quelle violence contre eux.

Les massacres dans le Nkam qui sont à l’image de ceux d’Ekité durant la nuit du 30 au 31 décembre 1956 et les premiers jours de 1957, ordonné par le Capitaine Gabriel Haulin, illustrent cette logique. Dans ses rapports, Haulin a présenté l’opération comme une “action nécessaire contre des éléments dangereux”. Les dizaines de civils tués sont qualifiés de “complices des terroristes”. Aucun remords. Aucune interrogation morale. Juste la froide logique de la “pacification” coloniale.

Cet état d’esprit aura imprégné l’ensemble de l’appareil militaire colonial. Les directives opérationnelles insistaient sur la nécessité de “briser le soutien populaire aux rebelles”, ce qui signifie concrètement terroriser les populations civiles. Les officiers supérieurs, comme le lieutenant-colonel Lamberton ou le général Briand, supervisaient ces opérations sans jamais remettre en cause leur bien-fondé.

Cette brutalité calculée, cette absence totale d’empathie pour les populations civiles prises entre deux feux, cette conviction de servir une cause supérieure (la “civilisation” contre la “barbarie”), tout cela caractérise l’état d’esprit colonial dans sa dimension la plus sombre.

Mémoire d’un territoire marqué par le silence

Le Nkam rappelle que la guerre de l’UPC ne fut pas seulement une affaire de grandes figures ou de régions emblématiques. Elle fut aussi une somme de combats discrets, menés dans l’ombre des forêts, par des hommes et des femmes dont l’histoire commence à peine à être documentée.

Ce que le Nkam a perdu après le maquis

Le maquis upéciste a laissé dans le Nkam des traces plus profondes que les combats eux-mêmes. Lorsque la guerre s’est éteinte au début des années 1970, il n’y eut ni victoire proclamée, ni défaite reconnue, encore moins de processus de réparation. Il y eut surtout un long silence. Un silence qui a façonné durablement les trajectoires individuelles, les dynamiques sociales et le rapport du territoire à l’Etat.

La première perte fut humaine et morale. Une génération entière de jeunes hommes, engagés ou soupçonnés de sympathies upécistes, disparut du tissu social local. Certains furent tués dans la clandestinité, d’autres emprisonnés pendant de longues années, d’autres encore contraints à l’exil intérieur ou extérieur. Ceux qui revinrent le firent souvent brisés, sans reconnaissance officielle, porteurs d’une histoire qu’il n’était pas permis de raconter.

Le Nkam perdit ainsi des forces vives, des cadres naturels, des leaders communautaires potentiels, au moment même où le pays entrait dans la phase dite post-indépendance.

Le tissu familial fut profondément fragilisé. Des foyers furent durablement marqués par l’absence du père, du frère ou du fils. Des femmes durent assumer seules la survie des ménages dans un contexte de suspicion permanente. Cette charge invisible pesa sur plusieurs décennies, accentuant la précarité et ralentissant la reconstitution d’un équilibre social normal. Dans certains villages autour de Yabassi et de Nkondjock, la mémoire du maquis resta associée à la peur plutôt qu’à la fierté, non par rejet de la lutte, mais par épuisement face à ses conséquences.

Le Nkam perdit également une part de sa parole collective. Après le bruit des armes, l’expression politique locale fut durablement atrophiée. La prudence devint une norme sociale. Les réunions publiques, les prises de position, les engagements visibles furent évités. Cette autocensure ne résultait pas d’un manque de conscience, mais d’un apprentissage brutal du danger. La transmission de l’histoire se fit alors à voix basse, dans l’intimité des familles, coupée de l’espace public et de l’école. Cette rupture de transmission explique en grande partie pourquoi le rôle du Nkam dans la lutte nationale est resté marginal dans les récits officiels.

Sur le plan du développement, le territoire paye aussi un prix silencieux. Classé un temps comme zone sensible, le Nkam connaît un retard structurel en matière d’infrastructures, d’investissements et de services publics. L’enclavement persiste, non seulement géographiquement, mais symboliquement. Le département fut perçu davantage comme un espace à surveiller que comme un espace à promouvoir. Cette perception pesa sur les priorités administratives et contribua à un sentiment durable de relégation.

Enfin, le Nkam perdit la reconnaissance de son histoire. Contrairement à d’autres régions plus médiatisées du conflit, son engagement ne fit l’objet d’aucun travail mémoriel structuré. Les noms des combattants locaux restent absents des manuels, des monuments et des discours officiels. Cette absence n’est pas anodine. Elle a contribué à une forme d’effacement symbolique, laissant aux descendants la charge de reconstruire seuls le sens de cet héritage.

Aujourd’hui encore, le Nkam porte cette mémoire inachevée. Ce qu’il a perdu, ce n’est pas seulement des vies ou des années. C’est une continuité historique. Restaurer cette mémoire ne signifie pas rouvrir les blessures, mais nommer les faits, reconnaître les parcours et réinscrire le Nkam dans l’histoire longue du Cameroun. Sans cela, le silence continuera de faire ce que la guerre avait commencé à détruire.

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