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Ernest Ouandié le dernier rempart d’une nation trahie

L’histoire du Cameroun est marquée par des sémantiques imposées qui visent à délégitimer les patriotes pour asseoir, toujours, un pouvoir sous influence étrangère. Pour comprendre cette manipulation opérée par le régime franco-ahidjo, il faut revenir à la définition même du mot rebelle qui désigne techniquement celui qui refuse l’obéissance à l’autorité légitime ou qui s’insurge contre l’Etat. Dans le contexte de l’époque, l’autorité dite légitime était un gouvernement néocolonial mis en place par la France pour protéger ses propres intérêts stratégiques, au détriment entier et tragique du Cameroun.

Dès lors, qualifier Ernest Ouandié de rebelle relevait d’une inversion des valeurs car cet homme luttait précisément pour les mêmes idéaux que le général de Gaulle défendait pour la France, à savoir la souveraineté totale et le refus de la tutelle étrangère. Aucun Français n’oserait qualifier de Gaulle de rebelle pour son appel du 18 juin 1940 et autres actes de résistance, pourtant il s’agissait bien d’une insurrection contre l’ordre établi de Vichy pour sauver la dignité de la nation. Au Cameroun, cette même soif d’indépendance a été criminalisée par la propagande coloniale afin de transformer des patriotes en bandits, des héros nationaux en hors-la-loi aux yeux de l’opinion publique.

Et si donc Ernest Ouandié n’était pas un rebelle, alors l’armée qu’il commandait n’était pas une armée de rebelles. La logique est imparable. Et elle mène droit à une question que le régime franco-Ahidjo a tout fait pour étouffer : qui, au Cameroun, faisait vraiment le travail d’une armée nationale ?

La vraie armée

Une armée nationale sert à défendre la souveraineté de l’Etat. A chasser l’envahisseur. A protéger le peuple sur sa propre terre contre ceux qui l’exploitent et décident à sa place. A garantir qu’aucune puissance étrangère ne gouverne le pays à la place de ses propres enfants.

C’est exactement ce que faisaient les combattants de l’ALNK. Ces hommes affamés, traqués, souvent trahis, tenaient. Ils tenaient parce qu’ils défendaient quelque chose de réel : l’indépendance véritable du Cameroun. Pas l’indépendance de façade accordée par Paris le 1er janvier 1960. L’indépendance véritable, où un peuple obéit à lui-même et à personne d’autre.

En face, l’armée d’Ahidjo recevait ses ordres d’officiers français, ses armes de Paris, sa raison d’être de l’Elysée. Elle n’était pas déployée pour défendre le Cameroun contre l’envahisseur. Elle était déployée pour défendre l’envahisseur contre le Cameroun.

Sankara l’a si bien dit : « un soldat qui ne connaît que le maniement des armes est un criminel en puissance. » Une vraie armée éduque, construit, soude un peuple autour de son destin. Elle est corps civique avant d’être corps armé. L’ALNK avait cet esprit-là.

L’armée d’Ahidjo, elle, n’avait qu’un uniforme – et un maître étranger. Ce n’était donc pas une armée nationale. C’était de la soldatesque.

Et le moins qu’on puisse dire est que cette soldatesque avait déjà un passé. Un passé sanglant.

En effet, le 13 septembre 1958, dans la forêt de Boumnyebel, c’est cette même soldatesque qui traqua et tua Ruben Um Nyobè, pour les mêmes raisons qu’elle voulait tuer Ouandié.

C’étaient des Sara, venus du Tchad, mis en uniforme et en ordre de mission par les Français.

Dix ans plus tard, cette fois, ce sont des Camerounais. Des fils du même pays, de la même terre, parfois du même sang — lancés comme des molosses contre leurs propres frères.

Le drapeau sur l’uniforme avait changé. Rien d’autre.

Les commanditaires étaient les mêmes. Les commandants étaient les mêmes. Les raisons étaient les mêmes. Le colonel Jean-Victor Blanc tenait toujours les rênes des armées camerounaises. Paris décidait toujours qui devait vivre et qui devait mourir au Cameroun. Et un homme qui se battait pour l’indépendance réelle de son pays était toujours la cible à abattre.

Mais ce qui fait vraiment mal dans cette histoire, ce n’est pas tant la brutalité française. On la connaissait. On l’attendait. Elle était dans la nature de la colonisation.

Ce qui fait mal, c’est le Camerounais en uniforme. Celui qui connaissait le visage de son frère, qui parlait sa langue, qui avait peut-être partagé son repas — et qui le pourchassait quand même dans la forêt comme un animal nuisible.

Qui dormait le soir sur ses deux oreilles après avoir livré à la mort un homme dont le seul tort était de vouloir que le Cameroun soit libre.

Il n’était pas aveugle. Il savait ce que voulait Ouandié. Il savait ce que voulaient les “maquisards”. Il savait qu’en face de lui il n’y avait pas des criminels mais des patriotes qui souffraient, qui avaient faim, qui mouraient – pour lui. Pour ses enfants. Pour que demain au Cameroun, personne n’ait plus à s’agenouiller devant un étranger.

Il le savait. Et il traquait quand même.

C’est cela la trahison dans toute sa nudité. Pas celle du soldat ennemi qui fait son travail. Celle du frère qui retourne son arme contre les siens pour mériter les faveurs de celui qui l’opprime.

Et pendant que cette soldatesque le traquait sans pitié, Ouandié, lui, faisait exactement le contraire.

A plusieurs reprises, les braves de l’ALNK tenaient dans leur ligne de mire des officiers de l’armée adverse à l’instar d’Etonde Ekoto, capitaine à l’époque des faits. Un mot, et c’en était fini. Ouandié donnait un ordre – mais pas celui qu’on attendait.

« Pas lui. C’est l’avenir de l’armée camerounaise. » Et il les laissait passer.

Ce n’était pas de la naïveté. Ce n’était pas de la faiblesse. C’était une vision. Pendant que ses frères en uniforme néocolonial le chassaient comme une bête, lui pensait déjà à l’après. A la reconstruction. A ce pays pour lequel il mourait et qui aurait besoin, un jour, de ses meilleurs fils pour se relever. Même si ces fils-là, ce jour-là, pointaient leurs armes dans sa direction. Toute chose qui prouve que le camp de la résistance avait une vision d’Etat qui dépassait le simple conflit armé.

Et toute honte bue

Le colonel Jean-Victor Blanc n’était pas un sympathisant de l’UPC. C’était le patron réel des Forces armées franco-camerounaises – un officier français dont le métier était précisément d’exterminer la résistance nationaliste camerounaise. Et c’est lui qui écrivit : « Dans le Mungo et le Bamiléké, les rebelles ont une audience plus forte que celle du gouvernement. Le chef de la rébellion, Ouandié, est un bon organisateur, un très bon propagandiste. Il a la foi et il a su la faire partager à ses hommes. L’administration civile, comme une bonne partie des forces de l’ordre, n’ont pas une foi comparable à celle des rebelles. »

Le bourreau venait de donner raison à sa victime.

Blanc reconnaissait que les hommes qu’il envoyait tuer Ouandié manquaient de foi face à ceux qu’ils traquaient. Que d’un côté il y avait des hommes qui croyaient en quelque chose — leur pays, leur peuple, leur dignité. Et que de l’autre, il n’y avait que des exécutants.

Une armée sans foi n’est pas une armée. C’est une meute.

Et cette meute-là venait d’être jugée – non pas par ses ennemis, mais par son propre chef. Par ces mots, M. Blanc avait signé l’acte de légitimité d’Ernest Ouandié et l’ALNK, et le certificat de honte de la soldatesque qu’il commandait.

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