Fils d’upéciste, syndicaliste dans la lignée directe des pères fondateurs, Eyango Njong incarne cette génération de Camerounais pour qui l’Union des Populations du Cameroun demeure l’héritage le plus précieux de cette nation. Selon lui, tout citoyen lucide se doit de se mobiliser pour redorer le blason de ce mouvement, creuset des tout premiers hommes d’Etat. Car il s’agit du seul parti qui ait jamais porté une vision authentique d’indépendance et de réel développement pour le Cameroun. Une vision qui reste d’actualité tant le pays semble encore captif des structures coloniales.
Dans l’entretien qui suit, il rompt le silence pour jeter un pavé dans la mare des mensonges et contre-vérités sur l’UPC, entretenus des décennies durant par le colon et ses relais locaux.
Eyango Njong : C’étaient des syndicalistes.
D’après certaines notes, c’est au contact de Gaston Donat que se crée l’Union des syndicats confédérés du Cameroun (USCC). Mais il reste constant que le projet de société est une création des syndicalistes camerounais. Et retour chez Donat, il leur démontre qu’un syndicat ne possède pas les leviers nécessaires pour mettre en œuvre un programme de transformation sociale globale. Une telle ambition relève exclusivement des prérogatives d’un parti politique. Fort de cette analyse, ces camerounais créent donc l’Union des Populations du Cameroun (UPC) afin de porter politiquement les aspirations du peuple, tandis que l’USCC poursuit sa mission originelle avec ceux qui ont choisi de rester strictement sur le champ syndical. Voilà comment nait l’UPC.
Parlez-nous de Osendé Afana : qui était-il et pourquoi a-t-il été décapité en 1966 ? – Quel était son rôle dans la lutte ?
Osendé Afana était un professeur d’économie en France. Il était un haut diplômé en économie et enseignait l’économie au Collège de France. Il est informé qu’au Cameroun, des Camerounais ont créé un parti politique pour améliorer les conditions de vie des populations, une économie solide, etc.
Alors il faut savoir que l’économie, c’est ce qu’on appelle la branche humaine de la politique. Alors en économiste, du coup, il a vu ce que ce parti pouvait apporter à son peuple. Il s’est simplement dit, qu’est-ce que je fais ici à enseigner à des Français alors que je peux mieux utiliser mes compétences au service de mes populations. Il est donc venu au Cameroun.
Il n’était pas entré dans la lutte directement.
Pour lui, il venait porter un message économique, social, puis il s’est trouvé que la France est en train de combattre l’UPC. L’histoire dit qu’il a pris le maquis de Djoum, ce n’est pas ça. Il n’est pas venu prendre le maquis. Au départ, il est venu pour encadrer les populations, leur montrer ce qu’on peut faire avec l’économie, ce qu’il faut faire pour organiser les populations en producteurs de biens. Puis quand il a vu qu’il est attaqué, il a donc réagi. Il a réagi.
Il faut savoir que l’UPC n’était pas un parti militaire. L’UPC n’a jamais pensé à prendre des armes. L’UPC était un parti politique comme il y en a partout dans le monde entier, qui devait relancer l’économie de son pays et qui devait contribuer à travailler avec d’autres partis à la bonne santé de l’économie et de tous les volets de la vie nationale.
Cette histoire d’une UPC armée est fausse. C’est le colon qui veut raconter une histoire de l’UPC armée. L’UPC n’était pas armée au départ. Et c’est complètement faux.
Par la suite, il va se créer l’ALNK qui va intégrer certains membres de l’UPC tandis que d’autres vont s’y opposer.
On dit qu’on ne peut plus continuer à subir. Il faut que nous aussi on réagisse. C’est donc ainsi que Osendé Afana, il n’a pas combattu en tant que quelqu’un qui a tiré, il a résisté comme quelqu’un qui a maintenu son combat, malgré l’oppression, malgré l’agression, malgré tout ce qu’il a subi, il a maintenu son discours et son objectif qui était de porter haut le flambeau économique et social de son pays.
Il est assassiné, parce que le mot exécution est un mot fallacieux, c’est un mot de la psycholinguistique. Quand on tue quelqu’un qui n’a pas d’armes, qui n’a que son verbe comme arme, quelle que soit la façon dont cela se passe et quelle que soit la manière qu’on a utilisée, ce n’est pas une exécution. L’exécution est quelque chose de légal, quelque chose de moral, de propre.
Donc ici, de même que pour le cas de Ouandié Ernest, c’est un assassinat. Donc il est donc assassiné et un hélicoptère spécial dépêché de Yaoundé arrive pour prendre sa tête. La tête d’Osendé Afana a été détachée de son corps et mise dans un récipient pour être ramenée à Yaoundé, afin d’être présentée à on ne sait pas qui voulait absolument voir la tête de cet homme pour être sûr ; le but c’était de s’assurer, il n’y avait aucune autre raison à tout, il n’y avait rien de mystique, il n’y avait rien. Juste pour s’assurer que cet homme qui a laissé un poste d’enseignant en France pour venir sauver les Camerounais, il est vraiment mort.
Voilà comment se passe la fin de la vie d’Osendé Afana Castor.
Tanke Noé, par exemple ; quels ont été leurs contributions à l’UPC ?
Celui qu’on appelait le commandant Tankeu Noé n’est pas sorti de nulle part. Il s’inscrit dans la lignée d’Isaac Nyobè Pandjock, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale. Convaincu que la résistance devait s’organiser militairement, Pandjock avait transformé l’expérience acquise sous l’uniforme français en outil de libération nationale. C’est sous sa férule que fut formée, dans les forêts de la Sanaga-Maritime, la première génération de combattants de la résistance armée camerounaise. Tankeu Noé est l’un de ses lieutenants qu’il a formés.
Tankeu Noé est donc de ceux qui ont dit, on ne peut pas continuer à parler pendant qu’on nous agresse, on nous tue. Nous devons nous aussi réagir. On est un Etat, et un Etat a une armée. Il n’y a pas d’Etat sans armée.
Voilà l’esprit dans lequel il était. Nous sommes déjà un Etat. Il n’y a pas d’Etat sans armée. Et on est attaqué par des gens qui veulent détruire l’Etat. On ne peut que se défendre. Voilà la philosophie de l’ALNK.
C’est donc comme ça que Tanke Noé et autres se disent qu’il faut des armes. Il y a donc des pays qui vont les aider à s’armer.
Le commandant Tanke Noé sera assassiné sur la place publique le 03 septembre 1963.
Il sera assassiné avec Ngallé Massok de Yabassi et deux autres patriotes. Il sera assassiné ce jour-là, sur la place publique au marché Congo.
Um Nyobè, Moumié, Ouandié, Osendé Afana ; pourquoi ces quatre noms sont-ils devenus des icônes alors que d’autres le sont moins ?
Um Nyobe, Moumié, Ouandié, Osendé, c’étaient les dirigeants. C’étaient eux les porteurs de la philosophie. C’est eux qui parcouraient le Cameroun, qui parcouraient le monde.
Et vous savez, il faut savoir une chose, nous sommes en pays colonisé.
Et on a dit, comme on dit dans nos langues, c’est le chasseur seul qui raconte l’histoire de la chasse. Il ne vous racontait pas comment le lion l’a chassé, comment le gorille l’a battu. Donc ici, c’est le vainqueur qui raconte l’histoire de la lutte. Il faut donc savoir que l’histoire telle qu’elle est racontée aujourd’hui est tronquée, parfois elle est même complètement fausse. Par exemple, les assassinats attribués à l’ALNK sont faux.
“Tankeu Noé, est donc de ceux qui ont dit, on ne peut pas continuer à parler pendant qu’on nous agresse, on nous tue. Nous devons nous aussi réagir. On est un Etat, et un Etat a une armée. Il n’y a pas d’Etat sans armée. Voilà l’esprit dans lequel il était. Nous sommes déjà un Etat. Il n’y a pas d’Etat sans armée. Et on est attaqué par des gens qui veulent détruire l’Etat. On ne peut que se défendre. Voilà la philosophie de l’ALNK.”
C’est les colons français, comme ils ont fait en Algérie, au Cambodge, en Indochine. Ce sont eux, leurs milices, qui tuaient et attribuaient ces assassinats à l’ALNK.
Il faut savoir une chose, de tout temps, le peuple s’est toujours montré prêt à se séparer d’une partie de sa liberté contre sa sécurité. Dès qu’il y a le choix entre la sécurité et la liberté, le peuple est prêt à brader sa liberté contre la sécurité. C’est sur cette pensée qu’a joué le colon français. « Vous êtes en insécurité, c’est nous qui pouvons vous sauver. Il faut laisser vos affaires de UPC, d’économie, il faut laisser ça, sinon… voilà qu’ils sont en train de vous tuer. » Alors donc, les populations ont commencé elles-mêmes à livrer ceux des leurs qu’elles soupçonnaient être de l’UPC, pour avoir la sécurité. Mais pourtant c’était une insécurité créée de toutes pièces par le colon et ses milices qui venaient souvent des pays étrangers, pour faire ces coups ici.
Donc les Um Nyobe, Moumié, Ouandié, Osendé, c’étaient les dirigeants. Um avait son secteur, Ouandié le sien, etc.
Il y a les Fossi Jacob, Yem Mbak, Makémbé Tolo, Ngalle Massok… Ils sont très nombreux. Ils étaient très, très, très nombreux qui étaient des héros. Mais dont le colon a totalement tué le nom et a retenu les noms qu’il ne pouvait pas cacher. Et même ce nom qu’il ne peut pas cacher, il a réduit leur impact avec des histoires qui étaient complètement fausses.
Donc c’est une question de psychologie qui est une arme incroyable, utilisée souvent dans ces affaires-là, qu’on appelle à tort la politique, ce n’était pas la politique, c’était juste le colonialisme.
Pourquoi l’assassinat de Um Nyobè, le 13 septembre 1958 ?
Um Nyobé est assassiné, déjà parce que quelqu’un qui a un idéal de liberté, de souveraineté et qui le structure comme il le structurait, on ne peut plus discuter. Il y a une chose à faire, c’est tuer le corps. En espérant qu’en tuant le corps, avoir détruit l’esprit. Ça, ce n’est pas réussi. Donc, Um est assassiné parce qu’on ne pouvait plus le corrompre. Il défendait un Cameroun libre et souverain.
Ce qui n’est pas arrivé jusqu’à aujourd’hui. Et dans tous les cas de figure, tel que c’est arrivé, la seule manière de faire avec des gens comme ça, c’est l’assassinat physique. Voilà la réflexion qui a commandé l’assassinat de Um, comme de Ouandié, comme de Osendé, comme de Moumié. Voilà la philosophie qui commande. Il n’y a plus rien à faire, ces gars, on ne peut pas. Et le français se dit : nous non plus, nous ne pouvons pas laisser la colonie ci. Qu’est-ce qu’on va faire ?
Ces gens étaient, il faut le savoir, au sens pur et originel du terme, des hommes d’Etat. Dès qu’on a dit ça, on a tout compris. C’étaient des hommes d’Etat. Et je peux dire pour le cas de Cameroun que c’était les seuls jusqu’à ce jour. Au sens originel de l’expression « hommes d’Etat ». Je dis que ce sont les seuls au Cameroun à ce jour. Et même dans beaucoup de pays, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, il n’y a plus d’hommes d’Etat. Il y a des gens qui ont dirigé les Etats et qu’on confond avec l’appellation homme d’Etat.
Un homme d’Etat, c’est-à-dire qui a la philosophie de l’Etat, qui a la culture de l’Etat, qui a le sens de l’Etat, au point d’être capable, d’être incorruptible au nom du bien de l’Etat.
L’empoisonnement au thallium de Félix Moumié a eu lieu à Genève, le 3 novembre 1960. Que sait-on vraiment de son assassin William Bechtel, l’agent du SDECE ? – Pourquoi la justice suisse a-t-elle prononcé un non-lieu ?
L’assassinat de Félix Moumié. C’est un colonel français qui envoie son agent assassiner Moumié, qui se trouve en Suisse. Après la Suisse, je crois qu’il devait aller en Russie pour voir les communistes, puis après il devait rentrer en Guinée, chez Sekou Touré.
Il fallait l’empêcher absolument d’arriver en Russie. C’est donc ainsi que la décision est prise par De Gaulle, qui plus tard, va nier avoir été au courant.
« Vous avez assassiné Moumié. Vous avez commis une erreur ». Mais apparemment, c’était une hypocrisie. De Gaulle aurait donné, ce qu’on appelait à l’époque le feu orange.
Le feu orange, c’est une autorisation qui est donnée par un dirigeant pour une opération. En cas de succès, il s’attribue le mérite. En cas d’échec, il rejette tout. De Gaulle l’a fait également pour le Biafra où Foccart et Bongo avaient eu le feu orange.
C’était Foccart et Bongo qui avaient monté le coup. Ils l’ont vendu à De Gaulle. Ce dernier a dit : « Ok, allez-y, vous avez le feu orange. » Et quand ils ont échoué, De Gaulle a fustigé Bongo et Foccart : « Voilà votre pourriture, allez avec ça, je ne veux plus en entendre parler. Allez, mettez fin à ça. » Donc, c’était la politique du feu orange donnée par De Gaulle. Il fallait empêcher Moumié de rencontrer les communistes.
Il est donc empoisonné à Genève par le thallium. Et il devait donc aller en Guinée après, où le thallium n’était pas encore connu dans les réactifs de laboratoire. Donc, il devait prendre une dose. Le thallium est un poison lent donc, à une dose. Après ça, il allait se rendre en Guinée où il devait mourir lentement.
Une dose suffisait pour qu’il meure lentement et en Guinée où les laboratoires n’étaient pas encore assez performants pour détecter ce type de poison. Les circonstances ont voulu qu’il ne prenne pas la dose qu’il y avait dans son café. Il a un coup de fil, qu’il va prendre et puis Bechtel empoisonne son pastis. Quelques temps après, je crois qu’il va aux toilettes, Bechtel met le thallium dans le café. Il prend donc le café et puis après, il se rend compte qu’il n’a pas pu boire son pastis, et il prend le pastis. C’est ça l’homme. Il prend donc ainsi une double dose de thallium. C’est cette double dose qui le tue sur la place de Genève, parce qu’il va à l’hôpital. Il se met à se plaindre. « J’ai reçu un coup de fil. Quand je vais décrocher, il n’y a personne. »
A l’époque, ce n’était pas le téléphone portable. C’était un téléphone fixe. Lorsqu’on vous appelait, vous alliez répondre dans un coin de la salle. Quand on l’a appelé, il a posé la question : qui sait que je suis ici ? En tout cas, peut-être que ce sont les camarades. Il s’est levé pour aller répondre.
Bref, il a pris la double dose. Et il a accusé les services secrets français, en indiquant avec qui il était.
La Suisse va à la suite faire un procès de pure convenance. La Suisse savait qu’il n’y aurait personne pour venir défendre la cause de Moumié. Pendant plus de 20 ans, le procès était toujours en cours en Suisse. Le SDECE était toujours poursuivi. Et il faut aussi savoir que les éléments de preuve manquaient. Donc on allait fatalement arriver à un non-lieu. On ne devait rien trouver sur Betchel qu’on incriminait. Il n’y avait pas de film qui montrait comment il assassinait Moumié.
L’exécution publique d’Ernest Ouandié, le 15 janvier 1971, à Bafoussam : pourquoi une exécution publique 11 ans après l’indépendance ? – Qui a donné l’ordre : Ahidjo ou la France ?
Il faut bien savoir que le mot exécution, c’est un mot qui est détourné de son esprit. L’exécution se veut morale, légale. Ici, il faut savoir, l’UPC, comme je l’ai dit en amont, c’était un parti avec des hommes d’Etat qui voulaient un vrai Etat du Cameroun. Souverain, avec sa propre monnaie, son propre programme académique, sa propre agriculture, etc.
Ce qui n’est pas fait jusqu’aujourd’hui. Donc, quand on tue un homme qui a un tel objectif, pour cet objectif-là, c’est un assassinat. Il n’avait pas empoisonné quelqu’un. Ce serait une exécution dans ce cas de figure. Ouandié n’a pas été tué ce jour-là parce qu’il a écrasé, brûlé un village. Ouandié a été assassiné pour ses idées d’homme d’Etat. C’est donc un assassinat.
Quel que soit le chemin que l’on prend, quelle que soit la manière qu’on s’y prend, avec des magistrats aux ordres, c’est un assassinat. Ouandié a donc été assassiné sur la place publique le 15 janvier 1971 à Bafoussam. 11 ans, vous dites, après l’indépendance. Il luttait toujours, puisque en réalité, on n’a jamais été indépendant. C’est la vérité, monsieur le journaliste.
Jusqu’aujourd’hui, vous n’avez pas de monnaie, pas de souveraineté. Jusqu’aujourd’hui vous n’avez pas un programme académique autochtone. Jusqu’aujourd’hui vous importez encore des produits agricoles, vous importez des produits manufacturés qui auraient pu se faire sur le territoire national. Vous comprenez ? Vous n’êtes pas indépendant.
” Il y a les Fossi Jacob, Yem Mbak, Makémbé Tolo, Ngalle Massok… Ils sont très nombreux. Ils étaient très, très, très nombreux qui étaient des héros. Mais dont le colon a totalement tué le nom et a retenu les noms qu’il ne pouvait pas cacher. Et même ces noms qu’il ne peut pas cacher, il a réduit leur impact avec des histoires complètement fausses. “
Et donc, vous pouvez dire 11 ans après 1960, qui est une date de référence peut-être sur le territoire national, mais pas l’indépendance. Donc les Ouandié, leur combat est toujours d’actualité aujourd’hui.
Aujourd’hui, ce qu’on peut dire d’actualité, je vous rappelle, c’est vrai, que Kadhafi, dans son projet du Fonds monétaire africain, avait choisi Yaoundé comme siège. Donc, c’est vrai que le président actuel, le président Paul Biya était bien dans ce projet et est donc bien conscient qu’il faut une souveraineté monétaire. C’est bien la preuve que, jusqu’à aujourd’hui, on n’est toujours pas indépendant.
Donc, ce mot “Exécution”, je ne l’utilise pas dans ce cas de figure. Ernest Ouandié a été assassiné sur la place publique le 15 janvier 1971. Il faut le dire sans détour, Ouandié, comme Osendé Afana, comme Ruben Um Nyobè, comme Félix-Roland Moumié, n’étaient pas de simples figures héroïsées a posteriori. C’étaient de véritables héros d’une trempe telle que même Ahmadou Ahidjo leur reconnaissait une stature particulière. C’est ainsi que Germaine Ahidjo rapportera plus tard une confidence révélatrice de son époux : « Dongmo, je le méprise, il sera gracié. Ouandié, je le respecte, je le respecte beaucoup mais il sera fusillé. » Une décision qui dit le niveau de respect que le potentat local lui-même accordait à l’homme qu’il choisissait pourtant d’éliminer.
C’étaient de PURS au sens pur, noble, originel du mot héros qui existe dans toutes les cultures. Ces gens étaient de purs héros. Et dans un pays civilisé, ils sont commémorés. Et je nourris l’espoir que ceci finira par arriver un de ces jours.
Que vaut la Loi n° 91/022 du 16 décembre 1991 qui réhabilite les Um Nyobe, Moumié et Ouandié ?
La loi portant réhabilitation, que vaut-elle exactement ? Vous posez bien la question. Il faut bien que ce soit appliqué. Alors, quel était l’esprit derrière cette loi ? Ils ont été réhabilités. Est-ce que c’est une loi qui doit les réhabiliter ? L’histoire les a réhabilités. En fait, le mot réhabilité n’est même pas à sa place. Ils n’ont pas besoin de réhabilitation. Il faut le savoir.
Ce sont les dirigeants du Cameroun qui, eux, ont besoin de réhabilitation. Pas les héros. Un héros n’a pas besoin de réhabilitation. Donc, quand on va faire une loi pour réhabiliter un héros, je me dis que c’est une manœuvre du vainqueur qui tend la main à son vaincu pour dire : “Ecoute, je te pardonne. Tu me pardonnes, que j’ai d’abord fait quoi de mal et puis je ne t’ai pas demandé pardon”. Donc les Ouandié, ces héros n’ont pas besoin de réhabilitation. Ce terme ne leur convient pas. C’est le peuple, vous savez, autant le corps physique a besoin de repères pour évoluer quand il est un peu perdu, autant l’esprit a besoin de repères pour être en équilibre. La commémoration des héros est un acte spirituel, la commémoration des parents, des ascendants est un acte spirituel dont l’être humain a besoin pour être équilibré. S’il faillit à ça, il est déséquilibré.
C’est pour ça que vous verrez, aujourd’hui, dans beaucoup de pays dits développés, on commémore les héros matin, midi et soir. Vous verrez leurs noms sur toutes les places, sur les aéroports… Ils sont commémorés 24 heures sur 24 pour servir de boussole au peuple.
Donc, vous ne direz pas un jour que De Gaulle a été réhabilité par la France, ou que George Washington a été réhabilité par les Etats-Unis d’Amérique, ou que Deng Xiaoping a été réhabilité par la Chine, ou Mao. Non, non, ils ne sont pas réhabilités. Ils n’ont pas besoin de réhabilitation. Ils ont fait, ils ont tracé un sillage. Le pays aujourd’hui sait que c’est grâce à eux qu’il est là où il est.
Nous avons besoin, c’est le pays, c’est le peuple qui a besoin d’eux. Ce n’est pas l’inverse, il ne faut pas confondre. C’est le peuple qui a besoin des Ouandié, des Um, des Osende, des Moumié. C’est le pays qui a besoin d’eux. Un besoin urgent, pressant, incontournable. Et tant pis pour le pays s’il ne reconnaît pas, s’il n’identifie pas ce besoin. On va continuer à être là où on est jusqu’aujourd’hui.
Cette loi place dans la même liste de personnalités “réhabilitées” Ruben Um Nyobé, Félix Moumié et Ernest Ouandié d’un côté, et Ahmadou Ahidjo de l’autre. Peut-on parler d’une aberration historique, en mettant sur le même plan le bourreau et les victimes ?
” Le feu orange, c’est une autorisation qui est donnée par un dirigeant pour une opération. En cas de succès, il s’attribue le mérite. En cas d’échec, il rejette tout. De Gaulle l’a fait également pour le Biafra où Foccart et Bongo avaient eu le feu orange. “
Il est essentiel que les Camerounais comprennent qu’au moment où Ahmadou Ahidjo quitte le pouvoir en 1982, le Cameroun est un pays totalement colonisé qui ne jouit d’aucune souveraineté réelle. Ahidjo n’a laissé aucune souveraineté. Plus, en 1982, lorsque M. Biya disait qu’il avait un pays prospère, le Cameroun n’était pas prospère. C’étaient les entreprises étrangères, françaises, qui étaient là et qui devaient fermer à terme.
J’invoque le courage dont je suis capable pour prendre le complet contre-pied de l’opinion générale camerounaise relativement à l’héritage d’Ahidjo. Mais je sais que la vérité se révélera le jour où le Cameroun sera doté de vrais économistes, de vrais hommes politiques, de bons journalistes. Il faut savoir que la souveraineté est la fondation de tout développement, qu’un pays sans souveraineté ne peut absolument pas aspirer au développement, et que le Cameroun, qu’Ahidjo a laissé, était et est toujours totalement colonisé, à l’instar de 13 autres pays africains.
” Ouandié a donc été assassiné sur la place publique le 15 janvier 1971 à Bafoussam. 11 ans, vous dites, après l’indépendance. Il luttait toujours, puisque en réalité, on n’a jamais été indépendant.”
C’est la situation dramatique du Cameroun d’aujourd’hui qui, seule, réhabilite Ahidjo. Mais il faut avoir la lucidité et le courage d’affronter cette opinion erronée, et appeler les Camerounais à lutter pour leur indépendance, leur enseigner qu’ils n’ont même pas abordé l’étape de décolonisation.
Sans la souveraineté, un Etat peut opérer une transformation de son paysage social, économique, académique, etc. Mais ce ne sera pas du développement et il appartient à l’élite de mouiller le maillot comme on l’a fait ailleurs.
L’élite, ici, a le maillot sec. Et c’est la victoire de Um Nyobe, Osendé Afana, Félix Moumié, Ernest Ouandié et leurs nombreux et valeureux compagnons. Ils ont raison jusqu’à ce jour.
Ils avaient des vues totalement opposées, irréconciliables de leur vivant. Il est donc impossible de les mettre aujourd’hui sur le même plan.
Je pense que M. Biya voulait surtout réhabiliter son prédécesseur et ami Ahidjo. A mon sens, il l’a beaucoup protégé et pris des coups pour lui, car il savait dans quel état il avait trouvé le Cameroun. Ahidjo avait laissé un pays sans aucune chance de prospérer, mais Biya affirmait, en 1982, qu’il était prospère et qu’il se portait bien. Pourtant, il connaissait parfaitement la réalité.
On peut supposer que, par malice politique, il a estimé que la réhabilitation d’Ahidjo seul ne serait pas acceptée par l’opinion. Il a donc ajouté les noms des figures de l’UPC pour rendre le projet plus digeste. Cependant, il faut souligner que des hommes comme Um Nyobè ou Ouandié n’ont pas besoin d’un décret pour être réhabilités car leurs actions les ont déjà gravés dans l’histoire. C’est Ahmadou Ahidjo qui nécessite une réhabilitation et il appartiendra au peuple, une fois les yeux ouverts sur les faits, de décider si son bilan lui permet d’accéder à un tel honneur.
Pourrait-on parler ici d’une tentative de neutraliser la portée révolutionnaire des Hommes d’Etat en les diluant dans une reconnaissance administrative ?
C’est une possibilité, bien que je ne puisse prétendre connaître les intentions profondes de monsieur Biya. Lorsque l’on utilise le terme « révolutionnaire » pour désigner ces hommes d’État, je reste toujours réservé car leur stature dépasse ce cadre. Pour moi, à ce stade-là, ce ne sont pas des révolutionnaires. Mais pour revenir à votre question, c’est possible. On peut toutefois y voir l’application d’un principe propre au judo, qui consiste à utiliser la force de l’adversaire pour la canaliser et l’orienter ailleurs. Le président Biya a pu procéder de la sorte en récupérant la puissance symbolique de ces figures historiques pour la mettre au service de sa propre direction.
L’objectif serait alors double : réduire l’impact politique de ces hommes tout en rehaussant sa propre image auprès de l’opinion nationale et internationale. Si cette démarche de réhabilitation était réellement sérieuse, nous en verrions les signes concrets.
Aujourd’hui, il est impensable d’ériger un monument pour Ahidjo, mais il est impératif d’en bâtir pour ces héros nationaux. C’est une étape nécessaire et nous finirons par le faire.
Est-ce qu’on peut considérer cette réhabilitation comme une manière de solder l’histoire sans jamais l’assumer ?
On peut effectivement le formuler ainsi, mais c’est une illusion car l’histoire des grands hommes ne se solde jamais vraiment. Elle ne s’arrête pas. Si une forme de solde doit exister, elle passe impérativement par une reconnaissance visible et durable. Cela implique d’attribuer leurs noms à des rues, à des aéroports, à de grands carrefours, à des universités ou encore à des amphithéâtres et des boulevards. Tant que ces actes symboliques forts ne sont pas posés, l’histoire continue de suivre son cours et la dette demeure intégrale. Nous serons obligés de la payer un jour. En attendant ce moment, nous en payons déjà le prix fort à travers la misère et la pauvreté actuelles. Nous en payons le prix par cette culture du non-engagement qui est devenue une religion nationale. Aujourd’hui, nos concitoyens préfèrent fuir et affronter les requins dans l’océan ou les prédateurs dans la forêt plutôt que de faire face à la minorité qui a monopolisé les richesses du pays.
” Ce sont les dirigeants du Cameroun qui, eux, ont besoin de réhabilitation. Pas les héros. Un héros n’a pas besoin de réhabilitation. Donc, quand on va faire une loi pour réhabiliter un héros, je me dis que c’est une manœuvre du vainqueur qui tend la main à son vaincu pour dire : “Ecoute, je te pardonne”. Et celui-ci lui demanderait bien : “Tu me pardonnes pour quel acte fautif ; et puis, je ne t’ai rien demandé”.
Paul Biya cherchait-il vraiment à se réconcilier avec l’histoire de l’UPC ?
J’ai vu, à la télévision, un écrivain devant la tombe de Um Nyobe qui disait que la veuve de Um Nyobe lui a rapporté, parce qu’il l’avait reçue, que lui, Biya, continuait le combat de son mari. C’est vérifié, c’est vrai.
La veuve de Um, celle qui est décédée le même jour de l’assassinat de son mari. Souvenez-vous, il y a une de ses veuves qui est morte un 13 septembre.
Elle a dit que Biya lui a dit qu’il continuait le travail de son mari.
Alors, quand il parle de Um Nyobe, je dirais donc, pour répondre à cette question, s’il veut se réconcilier avec l’UPC, il en a les moyens, il en a l’opportunité. Rien ne s’oppose à cela. Mais jusqu’ici, on attend de voir cette réconciliation.
Certains thuriféraires du régime profanent régulièrement la mémoire de ces héros pourtant réhabilités par la loi. Comment expliquez-vous cet acharnement ?
Oui, vous savez… l’être humain est ainsi fait que quand il ne peut pas imiter quelqu’un, quand il ne peut pas l’atteindre à la cheville, il cherche à le détruire. Donc jusqu’aujourd’hui, il faut le savoir, on est en pays colonisé. Il y a encore des gens aujourd’hui, très nombreux, même dans l’opposition dite radicale, ils sont même plus nombreux là-bas que dans le parti au pouvoir, à faire encore des clins d’œil aux colons français.
Parce que c’est la France, disent-ils, qui a mis Ahidjo, c’est la France qui a mis Biya. Ils se disent aussi que leur tour va arriver pour que la France les positionne.
” On peut supposer que, par malice politique, il a estimé que la réhabilitation d’Ahidjo seul ne serait pas acceptée par l’opinion. Il a donc ajouté les noms des figures de l’UPC pour rendre le projet plus digeste. Cependant, il faut souligner que des hommes comme Um Nyobè ou Ouandié n’ont pas besoin d’un décret pour être réhabilités car leurs actions les ont déjà gravés dans le gotha de l’histoire. “
Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ? Il faut donc tirer sur ceux qui apparaissent comme les ennemis acharnés, irréconciliables de la France. A savoir les héros, les Um Nyobe et consorts. Alors c’est comme ça que vous avez quelqu’un qui a carrément dit que Ouandié était un bandit, sans la moindre documentation. Il convient d’ailleurs de relever que si l’administration coloniale française, Ahidjo, Victor Ayissi ou Samuel Eboua avaient détenu le moindre élément sérieux impliquant Ernest Ouandié ou des membres de l’ALNK dans les assassinats des autochtones du Moungo, ils s’en seraient servis sans hésiter. Alors, traiter Ouandié de bandit ne révèle rien de l’histoire de ce pays, mais en dit long sur l’indigence intellectuelle de celui qui préfère le confort de l’injure coloniale à la rigueur des archives.
Quelqu’un qui, lui, n’a jamais mené le moindre combat. Quelqu’un qui triche avec ce qu’il est. Qui ne fait rien devant les crimes du DG du PAD à Essengue. Quelqu’un qui a beaucoup bavardé sur l’affaire de Dikolo, née du crime d’Essengue. On ne va pas s’étendre là-dessus, puis cet autre qui a dit que l’intransigeance de Um Nyobe a fait des millions de morts.
Alors, ce genre d’individus qui n’ont aucune véritable colonne vertébrale politique ni morale, cet autre qui a dit que le franc CFA est une bonne monnaie et que l’homosexualité, les gens sont libres d’être pédés ou pas, ils sont très nombreux comme ça, qui font des clins d’œil aux colons français. Et pour cela, la manœuvre qu’ils ont trouvée, c’est de déchirer ceux qui apparaissent comme les héros irréconciliables du colon français.
Mais ils ne peuvent pas. Il faut comprendre que l’être humain, c’est le corps et l’esprit. Ils tirent sur le corps, ils ne peuvent pas tirer sur l’esprit. Quand vont-ils le comprendre ? Ils vont le découvrir dans les jours qui viennent. Quand on va commémorer sur le plan national, les héros, les purs héros nationaux.
Ces attaques vont jusqu’à accuser Ouandié d’avoir assassiné des autochtones du Moungo pour s’emparer de leurs terres, et à tenir Um Nyobè pour responsable d’un million de morts. Que répondez-vous à ces accusations précises ?
Alors, c’est exactement ce que vivent les visionnaires. Vous savez, quand Che Guevara a été assassiné en Bolivie, trahi par un berger, l’un des militaires qui l’avait abattu a demandé à ce berger : « Mais pourquoi l’as-tu trahi alors qu’il luttait pour que vous ne souffriez plus ? »
Le berger avait répondu : « Depuis qu’il est là, on tire partout et ça effraye mes bêtes. » Ces gens qui tirent sur les upécistes aujourd’hui ressemblent à ce berger, pour qui la vie et le monde se limitent à ses bêtes.
Par ailleurs, j’aime beaucoup ce propos d’un syndicaliste zimbabwéen, mort à 50 ans, ayant vécu de 1909 à 1959 : « Quand je lutte contre l’oppresseur, je mets un bras devant pour combattre l’oppresseur et un bras derrière pour me protéger des coups de ceux que je défends. »
C’est ce que vivaient Ouandié Ernest, Um Nyobé, Osendé Afana, Moumié et bien d’autres.
Ces purs héros voulaient un pays souverain ; Posez-vous la question : Est-ce que nous sommes réellement souverains ? La réponse est non.
Ils voulaient un pays indépendant, mais si vous prenez la structure d’un Etat indépendant et que vous la comparez au Cameroun, vous constaterez que ce n’est pas comparable. Nous ne sommes pas indépendants, nous sommes colonisés jusqu’à aujourd’hui. Pourtant, des professeurs d’université, des journalistes et de prétendus hommes politiques spontanés dont le seul champ d’action est la télévision vous soutiennent le contraire. On ne verrait nulle part ailleurs des gens dire qu’un tel pays est indépendant. Il est inimaginable que des adultes puissent se comporter ainsi et s’attaquer à ceux qui ne voulaient que le bien du pays en toute abnégation.
L’un d’eux a affirmé à la télévision que Ouandié a assassiné des gens pour s’emparer de terrains dans le Moungo. Etant moi-même originaire de Yabassi dans le Nkam, je peux vous dire que ces assassins qui sévissaient un peu partout étaient commis par le colon. Dans le Nkam, nous avons rapidement compris, par leur mode opératoire, qu’il ne s’agissait pas de membres de l’ANLK ou de l’UPC, mais d’individus missionnés par le pouvoir colonial pour terroriser les populations à l’effet de décrédibiliser les upécistes.
Le seul soutien que ce monsieur qui a traité Ouandié de criminel, de bandit et de prédateur foncier pourrait apporter serait de nous montrer les terrains de Ouandié dans le Moungo. Où se trouve sa propriété foncière ? Il ne suffit pas de le dire, il faudrait prouver qu’elle a été obtenue par l’assassinat de l’autochtone qui en était le propriétaire anthropologique. Ce monsieur manipule les consciences en invoquant les noms de personnes assassinées pour en déduire arbitrairement que Ouandié est le coupable.
Par ailleurs, il faut souligner que le journaliste qui a mené cette interview fait preuve d’une incompétence telle que, dans un pays civilisé, il serait sanctionné. Il aurait dû demander à l’auteur de ces propos quels éléments fondaient son accusation. On aurait dit qu’il offrait une tribune à cet individu pour salir ces figures historiques. J’imagine comment le colon a dû savourer de voir un Camerounais tenir de tels propos à l’endroit de celui qui était leur dernier ennemi et qui mettait en péril leurs objectifs au Cameroun.
Beaucoup de gens aujourd’hui veulent être nommés ministres. Certains, proches de M. Biya, sont encore des pions de la France. L’un est allé faire son meeting en France et a soutenu le franc CFA, la pédérastie… Tout cela ce sont des clins d’œil à la France. Ceux qui déchirent l’UPC et ses héros purs font le jeu du colon, espérant qu’avec un remaniement, le colon souffle un mot en leur faveur.
Dites-moi, monsieur le journaliste, ces individus ont-ils vu Ouandié tuer qui que ce soit dans les années 1960-1970 pour arracher des terrains ? Ce monsieur a-t-il vu Um Nyobè être intransigeant et causer un million de morts entre 1950 et 1958 ? Ces individus n’ont pas vu le directeur général du Port de Douala, Cyrus Ngo’o, et le préfet du Wouri saccager illégalement et inhumainement Essengue en 2023. Ils n’ont pas vu Dikolo saccagé un an plus tard. L’un de ceux qui bavardent aujourd’hui habitait pourtant Dikolo, mais il a disparu en abandonnant les populations. Cet homme politique accuse Um Nyobè d’intransigeance, mais il n’a jamais dénoncé ce qui s’est passé à Dikolo, alors que l’un des crimes les plus abominables de l’ère moderne s’est déroulé à Essengue et à Dikolo.
Cela, ils ne l’ont pas vu. Ils n’ont pas vu ce pauvre monsieur à Missole qui a reçu 27 000 francs CFA parce que le Port de Douala doit s’y étendre. Ils n’ont pas vu que l’on a donné plus d’un million à l’un et 27 000 francs à l’autre pour qu’il abandonne son seul bien sur terre. Ils ne voient pas Camair-Co qui ne fonctionne pas alors que d’autres compagnies aériennes viennent au Cameroun, ni le Port de Kribi qui n’évolue pas. Ils ne voient rien de tout cela, mais ils prétendent voir des actes commis entre 1950 et 1970 sans aucune preuve. L’unique mot qui peut désigner ces hommes est l’ignominie. Ils sont ignobles et il faut le leur dire. Si nous étions une société civilisée, il y aurait une réaction en masse des universitaires, des journalistes, des syndicats et de la société civile.
Cependant, la société façonnée par le colon et qui perdure est amorphe. Elle se tait là où elle devrait réagir, ce qui prouve qu’elle est quelque part complice de tels voyous.
Quelle était la définition de la “souveraineté” pour l’UPC en 1948 ? Souveraineté politique, économique, culturelle, monétaire ?
Il faut le savoir, c’est ce à quoi aspire d’abord tout être humain en individualité, toute famille, toute communauté. Donc c’est tout naturellement que l’UPC voulait la souveraineté de son pays. Vous ne pouvez pas dire que vous êtes un Etat et vous dépendez de quelqu’un d’autre qui bat votre monnaie, qui vous impose sa culture, qui vous impose même son programme académique. Ça ne se fait nulle part.
” Nous en payons le prix par cette culture du non-engagement qui est devenue une religion nationale. Aujourd’hui, nos concitoyens préfèrent fuir et affronter les requins dans l’océan ou les prédateurs dans la forêt plutôt que de faire face à la minorité qui a monopolisé les richesses du pays. Sont-il seulement conscient que le résultat qu’ils vont suivre ailleurs est le fruit de l’engagement des populations de ces pays ?”
Donc, la souveraineté de l’UPC, c’était tout à fait naturel parce que la France elle-même, qui venait coloniser le Cameroun, avait lutté pour sa souveraineté, avait lutté contre l’Amérique, avait lutté contre l’Allemagne, pour ses diverses souverainetés, économique, monétaire, etc.
Et cette même France, qui a fait donc ses études coloniales en Allemagne et en Amérique, est venue nous imposer ce qu’elle a appris de son état de colonisé. C’est ça qui s’est passé. Donc, pour l’UPC, c’était la définition de tout ce qui est souverain, à savoir la liberté totale et entière du choix de son programme académique, de son programme économique, de son programme social, de tous ses programmes. C’est ça la souveraineté qui n’est pas d’actualité jusqu’à ce jour. Et nous en payons le prix.
Le slogan “Indépendance immédiate et réunification” : pourquoi “immédiate” ? Pourquoi l’UPC refusait-elle toute transition progressive comme le proposait le RDA d’Houphouët-Boigny ?
Le slogan « Indépendance immédiate », mais ce n’était pas un slogan. Ici encore, comme à la question précédente :
« Je dois être souverain. Toi, tu me dis de passer d’abord par une transition. »
« Toi, tu viens d’un autre pays, la France notamment. Tu es passé par une transition ? »
” Alors, ce genre d’individus qui n’ont aucune véritable colonne vertébrale politique ni morale, cet autre qui a dit que le franc CFA est une bonne monnaie et que l’homosexualité, etc… les gens sont libres d’être pédés ou pas’’. iIs sont très nombreux comme ça, qui font des clins d’œil aux colons français. Et pour cela, la manœuvre qu’ils ont trouvée, c’est de déchirer ceux qui apparaissent comme les héros irréconciliables du colon français.”
L’Amérique est passée par une transition ? L’Amérique célèbre son indépendance qui a eu lieu le 4 juillet 1776. Elle est passée par une transition ? Tous les pays qui célèbrent leur indépendance sont passés par une transition ?
Il y a des choses qui ne se négocient pas dans leur nature.
L’indépendance ne se négocie pas dans sa nature et sa définition. La liberté, la souveraineté ne se négocie pas.
Tous ceux qui ont pensé qu’il y avait une transition à faire, que ça se négociait, n’ont jamais eu l’indépendance. Le cas patent de Boigny qui était d’accord pour une transition.
Ils ne sont pas toujours indépendants. Donc, il y a des choses, je vais utiliser le terme “choses”, qui ne se négocient pas. C’est ça ou ce n’est pas ça. Et les Um avaient l’intelligence, la lucidité de savoir que ça, ce que vous voulez négocier là, ne se négocie pas. Et celui qui est en négociation n’atteindra jamais l’objectif. Ils avaient raison, c’est vrai jusqu’à ce jour. Ceux qui ont cru passer par la négociation, par la transition, n’ont jamais atteint la souveraineté, jusqu’à ce jour. Donc eux avaient raison, jusqu’aujourd’hui, ils ont gagné.
Concrètement, comment l’UPC envisageait-elle la réunification des Cameroun britannique et français ? Fédération ? Etat unitaire ?
Comme son nom l’indique, Union des Populations du Cameroun. Le territoire a été réparti à un moment donné, chacun connaissait son pays, il y a donc un pays qu’on appelait le Cameroun. Et l’UPC avait des membres dans toutes les communautés camerounaises. Ils se sont donc dit, il faut en faire, puisque ça s’appelle le Cameroun, comme on a créé le Nigeria, comme on a créé les autres pays, on a créé un état pour le Cameroun.
Il faut savoir que les Etats sont une entité artificielle. Ce sont les nations, les ethnies, les communautés qui sont naturelles. Un Etat, c’est un conglomérat de nations. Et voir comment on va maintenant faire une nation avec toutes ces disparités, voilà ce que l’UPC voulait faire, une nation de cet Etat avec les nations qui le composaient.
Ce n’est jamais arrivé jusqu’au bout, on a toujours divisé. L’UPC aurait réussi cette réunion, cette unification, cette réunion de ces nations.
Donc comment comptaient-ils s’y prendre concrètement ? Ils avaient leur plan pour ça. D’abord c’est l’éducation. Tous les autres pays qui ont réussi, même les pays européens, ont des ethnies. Le mot français qui dit tribu, ça veut dire qu’il y a des tribus chez eux. En anglais, « tribe », ça veut dire qu’il y a des tribes chez eux. Mais ils ont réussi aujourd’hui à en faire des nations. C’est-à-dire un peuple uni qui s’est construit un passé unique et regarde dans une direction unique.
L’UPC avait construit ce bâtiment d’un passé unique, d’un présent unique et d’un futur unique. L’UPC l’avait construit.
Et la souveraineté justement visait à créer ce présent unique avec l’histoire, à créer une histoire unique, un passé unique, au présent, un présent unique et plus tard un futur unique. C’est ça la nation. Et l’UPC avait fait ce programme. Donc c’est une construction qui se met en route et l’UPC avait bâti la construction.
Quelle était la position de l’UPC sur le franc CFA ? Réclamait-elle une monnaie nationale souveraine dès 1948 ?
Il faut d’abord savoir que Um appartient à cette génération des gens nés vers 1913, très proche de années 1800. Donc la transition de 1881, où il y avait déjà la monnaie. Et Um, vient de l’ethnie Bassa, dont les livres d’histoire écrits par le colon disent que cette ethnie avait déjà la monnaie en 1231, d’après les éléments du carbone 14. Donc les Um sont issus d’une tradition monétaire. Maintenant, le passage de la connaissance entre la génération de 1880 à 1900, il n’y avait pas de colon qui empêchait la transmission des connaissances. Celle-ci se transmettait directement. Il faut le savoir.
Parce qu’après, la colonisation va empêcher la transmission de la connaissance. C’est ça la colonisation. Donc il y aura un gap terrible, civilisationnel, culturel entre les générations des Um Nyobe et celles qui vont suivre. Parce que le colon va se mettre au milieu pour empêcher la transmission de la connaissance.
Je veux faire valoir que les Um étaient culturellement, civilisationnellement très proches de leurs ascendants de 1800, qui avaient déjà la monnaie. Très proches.
Donc, c’est très difficile d’enlever à ces enfants-là, les Osende Afana, les Um, les Ouandié, que moi je suis né dans la monnaie, mes ancêtres avaient déjà la monnaie pour leurs échanges commerciaux et toi tu viens me dire que tu crées un Etat qui est plus fort que la tribu mais cet Etat n’a pas de monnaie.
C’était comme demander à un lion de manger l’herbe faute d’antilope. En fait ils n’étaient même plus dans le courage c’était au-delà du courage leur situation c’est que c’est un discours qui n’entre pas. Vous comprenez ? C’est un discours qui n’entre pas.
Il a fallu qu’après les Um le colon mette sur pied un programme académique pour tuer l’idée de souveraineté monétaire chez le Camerounais dont les ancêtres battaient déjà monnaie, pour faire accepter qu’il est normal, il est acceptable qu’un pays étranger soit propriétaire de la monnaie qui a cours chez vous. Ce qui est un frein terrible au développement.
Aucun développement n’est possible sans la monnaie. Vous comprenez ? Aucun. Il n’y a aucun paradigme économique qui permet un développement sans monnaie. Donc les Um étaient dans la culture, ce mot c’est la culture, dans la culture monétaire, dans la tradition monétaire. Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vient leur imposer une monnaie alors que leurs ancêtres en avaient déjà une.
Les accords de coopération signés le 13 novembre 1960 (10 jours après la mort de Moumié), ont-ils été dénoncés par l’UPC comme des “accords néocoloniaux” ?
Mais ces accords de coopération, de convention et traité signés, effectivement signés, on a vu le document de signature, nous cherchons toujours le document de ratification. Ces accords, nous les mettons en guillemets. Parce qu’un accord qui est fait avec le pistolet sur la tempe, n’est pas un accord. Donc vous n’êtes pas indépendant, vous n’avez rien de tout, et vous allez signer des accords. Mais ce sont ces accords que dénonçaient le Ouandié Ernest, Tanke Noé, bref tous les survivants de l’assassinat systématique des héros. Et ils disaient que c’était un gouvernement fantoche, fantoche parce qu’il signe des accords qui tuent l’Etat, qui ne donneront pas naissance à un Etat.
Je vais vous donner l’expression « République bananière », qui est une expression purement française. La France est seule à avoir cette expression. Et qui désigne non pas un pays qui vit de la banane, mais un pays dirigé par un autre pays. C’est une construction qui se met en place. Et ces accords sont le socle de l’implémentation d’une république bananière. Et c’est ce que refusait les survivants, les héros survivants de l’assassinat systématique des héros.
” Ils voulaient un pays indépendant, et si vous prenez la structure d’un Etat indépendant et que vous la comparez au Cameroun, vous constaterez que ce n’est pas comparable. Nous ne sommes pas indépendants, nous sommes colonisés jusqu’à aujourd’hui. Pourtant, des professeurs d’université, des journalistes et de prétendus hommes politiques spontanés dont le seul champ d’action est la télévision vous soutiennent le contraire. “
Comme notamment Ouandié Ernest. L’UPC avait dénoncé ça avant.
D’ailleurs, Ouandié va préférer mourir que de valider des accords pareils.
- Quelle était l’alternative proposée proposé par l’UPC ?
Non, écoutez, c’était deux faces de la main. C’était soit l’un, soit l’autre. Où êtes-vous ? Vous acceptez ça, vous n’êtes pas indépendant.
C’était soit la perte de souveraineté, soit la souveraineté. Il n’y avait pas d’alternative. L’autre alternative qu’on a proposée, c’était la transition et nous avons démontré plus haut qu’il n’y a pas réellement de transition dans ce domaine-là. Ceux qui ont pensé faire la transition n’ont jamais atteint leur objectif.
Donc c’est ce que l’on pourrait dire. Vous avez le choix entre le combat et l’esclavage.
C’est le seul choix que vous avez. Ayant eu peur du combat, vous avez choisi l’esclavage. Il faut bien lire les situations. Il y a des situations comme ça où celui qui pense qu’il peut négocier pour que le combat se passe moins mal, il s’est trompé.
Dans ces cas-là, vous avez le choix entre le combat ou l’esclavage. Ayant eu peur du combat, vous avez automatiquement, systémiquement choisi l’esclavage.
L’agriculture dans le programme de l’UPC : que proposait le parti pour les paysans camerounais ? Réforme agraire ? Coopératives agricoles ? Nationalisation des plantations coloniales ?
Comme pour beaucoup d’autres domaines, l’agriculture faisait partie des piliers avec l’éducation, la sécurité, bref, les services de base de l’Etat. Mais surtout l’agriculture, parce que l’UPC avait bien vu que le colon voulait, lui le colon, écouler ses marchandises, ses produits agricoles dans le pays, alors qu’il s’agissait des produits disponibles localement, ou alors dont les équivalents se trouvent sur le territoire.
Alors c’est inadmissible.
L’agriculture était le pilier central de l’UPC. L’UPC avait fait ses études qui montraient tous les dérivés, pas seulement le produit agricole en lui-même. Parce que l’agriculture ce n’est pas seulement le produit que tu vois qui sort du champ. L’agriculture c’est l’équipement, l’agriculture c’est la mécatronique, l’agriculture c’est la formation. L’agriculture c’est pratiquement 15 à 20%, je crois, des emplois, ce sont divers métiers.
Maintenant, dans son cadre d’ingénierie, ça monte beaucoup plus au niveau des emplois ; des emplois dérivés de l’agriculture, c’est-à-dire la création des engins, et ainsi de suite. Maintenant, l’agriculture est estimée à un grand pourcentage du PIB. plus de 20 à 30 %.
L’agriculture, la transformation, Toute la chaîne des valeurs du produit de base incluse.
Vous voyez qu’un pays comme l’Italie, à l’époque, nous vendait des produits agricoles. L’Italie, c’est 361000 km2. L’Italie a toujours été 3 ou 4 fois plus peuplée que le Cameroun, de loin plus petit, et à plus de 6 000 km de distance. Trouvez-vous normal qu’un pays comme l’Italie nous envoie ses produits agricoles ?
Trouvez-vous normal que la France, qui a 543000 km², vende ses produits agricoles dans 14 pays africains qui n’ont pas de désert, qui ont de quoi produire, et que cet argent rentre chez l’agriculteur français ? Trouvez-vous ça normal ?
” Parailleurs, il faut souligner que le journaliste qui a mené cette interview fait preuve d’une incompétence telle que, dans un pays civilisé, il serait sanctionné. Il aurait dû demander à l’auteur de ces propos les éléments qui fondaient son accusation. On aurait dit qu’il offrait une tribune à cet individu pour salir ces figures historiques. “
Eux avaient donc dit non, ça ne se fait pas. Résultat, on en est là aujourd’hui.
Nous n’avons pas d’agriculture, nous n’avons pas la chaîne des valeurs agricoles, nous n’avons pas toute la mécatronique, toute la mécanique liée à l’agriculture. Nous ne fabriquons pas d’outils agricoles, alors que nos ancêtres les fabriquaient. Ils fabriquaient la houe, la machette, la hache, jusqu’au fusil, pistolet, cartouche, etc.
Au 15e siècle, en Pays Bassa notamment, on fabriquait déjà ces outils. Et vous trouvez normal qu’aujourd’hui ce soit un Suisse qui vient fabriquer la machette au Cameroun ?
Le Nkam étant une région agricole, quelle place occupait-elle dans la vision économique de l’UPC ?
Le département du Nkam, avant ce moment-là, il faut déjà savoir qu’il était très vaste. Et aujourd’hui, beaucoup de ses territoires ont été divisés. Une partie est allée au Moungo, une grande partie au Wouri, une partie même dans l’Ouest, dans le Ndé, et une partie à la Sanaga-Maritime.
Le Nkam était donc un vaste espace bordé d’eau, de gens très travailleurs qui pratiquaient l’agriculture. Et ce que leurs ancêtres leur avaient laissé, comme outils, comme fabrication, comme monnaie, en faisait une zone de prédilection pour la production agricole et l’évacuation vers les pays voisins.
Le colon allemand raconte dans ses livres ce qu’il comptait faire, ce qu’il faisait comme activité dans le Nkam. Mon grand-père, le père à mon père, a construit une maison en dur en 1939-1940 grâce à l’argent obtenu du commerce du palmier à huile.
La maison est encore debout chez moi, à Nkongmalang. C’est vous dire.
La plupart des maisons en dur construites ici, dans le Littoral, dans les années 1939-1940, ont été faites grâce aux produits agricoles. C’était l’agriculture qui donnait les fonds pour la construction de ces maisons-là. C’était l’agriculture seule. Et c’était, s’il vous plaît, les produits de base. La première transformation en huile, peut-être, c’était la seule transformation.
Les autres, c’était les produits de base. On vendait la noix de palme.
Vous n’avez qu’à prendre les dénominations, les noms des produits agricoles. Si vous avez un nom dans votre langue, ça veut dire que votre langue avait maîtrisé. Donc, il ne faut pas jouer avec la langue. Beaucoup de légumes, beaucoup de tubercules, beaucoup de fruits ont leur nom dans les langues locales du Nkam. Parce qu’ils y étaient très cultivés.
Alors qu’est-ce qui s’est donc passé ? Lorsque la France prend le Cameroun en 1948, elle fait donc du Nkam un camp de concentration dont il fallait s’évader. Elle se met donc à découper le Nkam, à le réduire. Et d’une, parce que le Nkam était un fief allemand. C’était une rancune depuis 1918, où le Nkam avait choisi l’Allemagne. Et même en 1948, après la Deuxième Guerre mondiale, la France a été refusée par le Nkam avec Kribi et d’autres localités.
Donc la France va donc se charger de détruire le Nkam. Et jusqu’aujourd’hui, il fallait faire du Nkam un coin enclavé, dont les enfants allaient fuir.
Aujourd’hui, enfin, il y a des projets qui sont dans le Nkam, mais ils traînent et nous allons voir comment les relancer.
L’administration allemande voulait faire de Yabassi un “port principal commercial et militaire” moins exposé que Douala. Qu’est-il advenu de ce projet ? (Pendant la colonisation française, aujourd’hui ?)
Yabassi et le Nkam en général a été choisi par l’Allemagne pour sa position, pour ses cours d’eau déjà, qui étaient assez vastes, nombreux, très navigables. Et c’est donc comme ça que, pour l’Allemagne, le vrai port, et c’est la réalité, c’est Kribi.
Le port de Douala est un crime colonial économique français. C’est un crime colonial, je le dis. Vous ne verrez pas un pays qui a plus de 350 km de façade maritime, choisir un fleuve pour en faire son entrée principale. Le Wouri c’est un fleuve.
Quand au 15ème siècle et bien avant, le Bassa était encore implanté dans la ville qui va devenir Douala, on l’appelait le Wouri, Lép-i-Wuri, et il était plus vaste que ce qu’il est aujourd’hui. Mais c’est le Nkam qui a été choisi, par rapport à sa position entre Kribi, l’Ouest, le Nord-Ouest, le Sud-Ouest, qui en fait un lieu de transit, de liaison et de correspondance. C’est ça le hub. Et d’autre part, le Nkam avait aussi l’avantage d’être en lui-même un lieu de production.
Voilà pourquoi l’Allemagne avait choisi Yabassi. Et à l’époque, il y avait déjà les rails qui venaient à Yabassi. Il y avait déjà le port qui devait être à Yabassi.
Donc Yabassi avait ce double avantage d’être un hub naturel et en lui-même un centre de production.
Les grandes entreprises allemandes Jungholdt, Woermann Line (La firme d’Adolph Woermann, pilier de la colonisation allemande au Cameroun), etc. étaient installées à Yabassi ; qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Les colons français ont détruit le Nkam, ils ont fermé toutes ces entreprises. Mon grand-père, par exemple faisait, ses affaires avec Jungholdt. C’était le partenaire commercial de mon grand-père.
Avec le port en eau profonde de Kribi opérationnel depuis 2018, le Nkam pourrait-il devenir un hub naturel vers l’intérieur ?
Oui. C’est que la configuration actuelle qui a fait des routes un peu tordues, bizarres, dans le but d’éviter que le Nkam maintienne sa place de hub. Mais, ça ne marchera pas.
Le Nkam reste toujours le hub naturel entre le port de Kribi et d’autres départements et d’autres régions. Ce potentiel ne peut pas s’éteindre. Le Nkam restera toujours là. Et ceux qui vont chercher à éviter le Nkam ne vont faire que créer un surcoût dans le transport des marchandises. C’est tout ce qui va se passer.
Il n’arrivera pas une situation où le Nkam sera complètement écarté.
Il arrivera une situation où le transport va coûter beaucoup plus cher parce qu’on veut éviter le Nkam.
Et le jour où quelqu’un viendra qui est un visionnaire, qui est objectif, le Nkam reprendra sa place. C’est une place naturelle.
Pourquoi les Nkamois désertent-ils massivement leur terroir dès l’époque coloniale ?
- Quels sont les impacts, économique, social, etc. de cette situation ?
Cela est arrivé depuis dans beaucoup de coins.
” Ces individus n’ont pas vu le directeur général du Port de Douala, Cyrus Ngo’o, et le préfet du Wouri saccager illégalement et inhumainement Essengue en 2023. Ils n’ont pas vu Dikolo saccagé plus tard. L’un de ceux qui bavardent aujourd’hui habitait pourtant Dikolo, mais il a disparu en abandonnant les populations. “
Vous allez suivre une vidéo de Ateba Eyené, c’est très intéressant, qui vous dit que si vous allez à Nantes, vous verrez des villes qui ne verront jamais la lumière. La première, Yabassi. Des « villes rebelles ». C’est la France qui les a baptisées ainsi, les villes rebelles.
Le Nkam est donc ce département qui, ayant repoussé la France en 1918 et en 1945, et ayant été le fief allemand, la France a donc gardé une rancune terrible à ce département. Et le Nkam était devenu ce qu’il convient d’appeler un camp de concentration à ciel ouvert. Il fallait l’enclaver.
Et dans l’enclavement, il fallait faire fuir sa population. C’est ainsi que les Nkamois fuyaient vers Loum, Penja, et plus tard Douala. A Douala, beaucoup ont atterri à Deïdo.
Et puis plus tard, pour leur permettre de fuir, le régime francoAhidjo, va créer un camp appelé Camp Yabassi à Douala, dans le canton Akwa. Et vous verrez donc le Nkamois qui a laissé ses hectares venir lutter pour 7 mètres sur 8, et être ouvrier dans des petites entreprises alors qu’il aurait pu être un grand patron agricole chez lui.
C’était le but.
Et je veux vous informer que nos aînés, qui étaient à l’Université de Yaoundé, à l’oral de la licence, à l’époque, quand on leur demandait d’où ils étaient, ils disaient qu’ils sont de Yabassi. Il y avait des enseignants qui écrivaient sur leurs notes, originaire d’une zone trouble.
Nos aînés ont vécu çà. J’en ai un qui me l’a dit, il est mort aujourd’hui. Et d’autres même l’ont répété. Originaire d’une zone trouble. Et cela avait un impact sur leurs notes.
” Les Etats sont une entité artificielle. Ce sont les nations, les ethnies, les communautés qui sont naturelles. Un Etat, c’est un conglomérat de nations. Et voir comment on va maintenant faire une nation avec toutes ces disparités, voilà ce que l’UPC voulait faire, une nation de cet Etat avec les nations qui le composaient. “
Ce qui fait donc que le Nkamois, qui était fils de commerçant, fils de métallurgiste, fils de producteur, a déserté son terroir et est devenu ce qu’il ne devait pas devenir. Et tous ses savoirs ancestraux sont peutêtre perdus, mais on peut les récupérer. Le sang reste le sang.
Ça va donner du travail. Et c’est important pour tout le Cameroun. Ce n’est pas seulement pour le Nkam. C’est tout le Cameroun qui va y gagner.
Voilà ce qui s’est passé. Et ce n’est pas autre chose. Il fallait enclaver le Nkam. L’empêcher d’avoir des routes.
Mais comment a-t-on fait pour en arriver là ?
Il y a eu un cheminement et puis il y a eu une éducation qui n’a plus suivi. Voilà ce qui s’est passé.
Aujourd’hui, il faut déjà que le Nkamois commence à retourner chez lui. Qu’il soit au courant de ce qui s’est passé, et reprenne ce que ses ancêtres avaient laissé.
Le Kroo a circulé dans le Nkam vers 1850. Quelle était la nature de cette monnaie ?
Il faut déjà savoir que, avant que le Kroo ne vienne, il y avait déjà la monnaie dans la culture des peuples du Nkam. Bassa, Bandem, Banen, Mbang etc. On appelait ça “le fer” parce qu’on battait la monnaie avec le fer. On disait “bikè”. Parce que le fer était rare. C’est un travail minier qui va faire découvrir le fer. Et c’est sa transformation.
A l’époque, quand on disait que quelqu’un avait de l’argent, on disait que : “a gwé bikè”.
Il n’y avait pas le papier monnaie. Il y avait le métal monnaie. C’était le métal monnaie. Ce métal, c’était le fer.
Donc le peuple Bassa notamment et certains peuples du Nkam avaient déjà la maîtrise du fer, d’après ce que dit Kurt Von Morgen, en 1889. Comment la maîtrise était assise, et ce qui était déjà les hauts-fourneaux en pays-Bassa témoigne de la maîtrise du fer en Pays-Bassa depuis le 15ème siècle.
Donc on battait déjà la monnaie. Le Kroo est venu juste trouver que ce pays, ce peuple du Nkam avait déjà la culture de la monnaie. Et l’avantage du Kroo, c’était qu’il était convertible en Deutschmark.
L’allemand l’acceptait. En Deutschmark et en Pfennig, qui était la sous-monnaie, une sorte de centime du Deutschmark.
Donc le Kroo a circulé dans le Nkam et servait de monnaie pour les échanges avec l’Allemagne, entre les peuples du Nkam et l’Allemagne.
Pour dire que le Nkam a une tradition monétaire depuis toujours.
Aujourd’hui, l’économie du Nkam repose essentiellement sur l’agriculture (90% de la population). Pourquoi Yabassi, au moins dans ce département n’a jamais accueilli d’industries malgré sa position stratégique ?
L’économie du Nkam. En fait, il n’y a même plus d’économie dans le NKam. Parce que lorsque les populations se vident, lorsque le village se vide, il est vide et il est enclavé, il ne peut plus y avoir d’économie.
Les voies de communication sont des piliers du développement d’un pays. Vous avez l’industrialisation, vous avez les voies de communication avec les plateformes logistiques, Puis vous avez maintenant ce qu’on appelle le service de base de l’Etat. C’est-à-dire l’éducation, la santé, notamment ces points-là.
Tout ça est centré sur l’homme. Lorsque l’homme est absent, lorsque sa zone est enclavée, c’est fini.
Le NKam a subi cette saignée de ses enfants et un enclavement terrible. Je vous prends le cas de la route Douala-Bonépoupa. Ça fait 8 ans qu’elle est en chantier. Elle n’est même pas à 15% du taux d’exécution.
Je prends la route Bonépoupa-Yabassi, qui a également fait environ 6 à 7 ans. Et d’abord, elles sont trop étroites pour accompagner un développement.
Je prends le Nkam, qui a un seul pont depuis les années, peut-être 72. Un seul pont, alors que le Nkam doit avoir plusieurs ponts, sans compter les autres coins de l’intérieur, qui sont absolument inaccessibles.
Maintenant si vous prenez le cas de Douala-Nord, par où il y avait une route pour Yabassi, qui était là, qui est barrée. Si vous prenez Douala-Est, vers l’axe lourd, il devrait y avoir des routes qui doivent entrer dans Massoumbou et Diwom. Il n’y en a plus.
Il n’y a aucun pont sur la Dibamba, entre Yassa et Yabassi, alors qu’il devait y avoir au moins deux ou trois ponts.
Donc pour quitter Yassa, pour Massoumbou, Voici Yassa, voilà la Dibamba, voilà Massoumbou. Pour y aller, vous allez faire un détour de 4 heures par Nyalla, PK12… pour arriver à un point qui nécessite 5 minutes si on était dans un pays normal.
Il n’y a pas de débarcadère. Il n’y a pas de pont.
Donc c’est fait exprès.
Avec ce cas de figure, vous ne pouvez pas vous développer.
Il faut donc refaire les mentalités, et il faut resensibiliser les populations, et il faut faire un programme.
Donc aujourd’hui, pour parler d’économie, on a une sorte d’agriculture vivrière. Certaines entreprises veulent entrer dans le Nkam, malgré ça. Ce sont des entreprises agricoles, mais on se rend compte que c’est plus pour l’accaparement des terres que pour un véritable projet.
Donc j’invite surtout les Nkamois à être très vigilant. Je vous parle du cas du projet MAETUR, qui est saboté par une autorité administrative du coin, nous avons écrit là-dessus, et par la MAETUR elle-même, à travers son directeur général.
Et si vous regardez ce projet MAETUR, vous verrez qu’il n’y a aucune voie de désenclavement du Nkam. Vous faites un projet de nouvelle ville dans une localité, sans un projet de désenclavement.
Donc ce projet est déjà mort, il ne pourra pas réussir. Et en fait, il s’agit d’accaparement des terres.
Quel rôle les associations de jeunes peuvent-elles jouer dans la renaissance du Nkam ?
Il est urgent de mettre sur pied des comités de jeunes, comme à beaucoup d’associations aujourd’hui, des jeunes qui ont créé beaucoup d’associations. Il faut encourager ces jeunes à s’engager. Et il faut les réunir afin qu’ils exigent un audit des projets routiers et des débarcadères prévus dans leur département, et un examen, eux les jeunes, du projet de la MAETUR à Yabassi.
” Aucun développement n’est possible sans la monnaie. Vous comprenez ? Aucun. Il n’y a aucun paradigme économique qui permet un développement sans monnaie. Donc les Um étaient dans la culture, ce mot c’est la culture, dans la culture monétaire, dans la tradition monétaire. Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vienne leur imposer une monnaie alors que leurs ancêtres en avaient déjà une. “
Il faut que les jeunes comprennent que seul l’engagement a fait la différence. Et qu’il faut que les jeunes comprennent que ce qu’ils vont chercher ailleurs, la prospérité qu’ils vont chercher ailleurs, dans les autres pays, c’est le fruit de l’engagement des jeunes de ces pays. Ce n’est pas la magie. Et qu’ils ont un département fantastique qui s’appelle le Nkam, qui n’attend qu’eux, et c’est leur non-engagement qui sera la cause de leur perte. Et seul leur engagement donnera lieu à leur prospérité et au respect qu’ils méritent sur le plan national.
Comment les descendants des militants UPC vivent-ils aujourd’hui l’héritage de leurs parents ? Portent-ils le flambeau de l’UPC ou ont-ils pris leurs distances ?
Il faut savoir que les UPCistes, les héros, ont deux types de descendants. Ils ont les descendants biologiques, qui sont leurs enfants. Ils ont les descendants idéologiques, qui sont ceux qui adhèrent et qui croient en eux et qui vont lancer leur commémoration.
Nous nous inscrivons dans les descendants idéologiques. Les descendants biologiques, ils ont suivi ce que le pays n’a pas voulu reconnaître leurs parents. Leurs parents ont été ostracisés et effacés. Mais quand on sera enfin civilisés et qu’on reprendra la commémoration des parents, nul doute que nous allons chercher les enfants. Il y a beaucoup d’UPCistes qui connaissent les enfants des UPCistes. Et ce sera un très grand jour pour le Cameroun de montrer les enfants de ces grandes figures de l’histoire camerounaise.
Le modèle économique de l’UPC était-il inspiré du socialisme soviétique, du marxisme chinois, ou d’un modèle africain original ?
En fait, de ce que je crois voir de son programme, l’UPC avait l’ambition d’examiner chaque coin selon sa spécificité. Parce qu’il faut d’abord une démarche autochtone, comme pour le programme académique, comme pour le programme agricole, comme pour tout programme économique, il y a d’abord une démarche autochtone, avant d’aller faire les idéologies quelconques, etc. qui d’ailleurs, quand on regarde, ne marchent pas tellement, ce ne sont pas des modèles.
” Lorsque la France prend le Cameroun en 1948, elle fait donc du Nkam un camp de concentration dont il fallait s’évader. Elle se met donc à découper le Nkam, à le réduire. Et d’une, parce que le Nkam était un fief allemand. C’était une rancune depuis 1918, où le Nkam avait choisi l’Allemagne. Et même en 1948, après la Deuxième Guerre mondiale, la France a été refusée par le Nkam avec Kribi et d’autres localités. “
Donc l’UPC avait pour but, dans son union des populations, d’étudier chaque coin avec sa spécificité, agricole, sociologique, économique, ainsi de suite. Et ça, c’est ce qu’ont fait tous les pays qui ont réussi aujourd’hui.
Personne n’a réussi en allant copier ailleurs.
Comment les figures héroïques de la génération 1880 90 ont-elles posé les bases idéologiques et culturelles qui ont inspiré les héros des générations suivantes (1914 et 1945 1971) ?
Tout simplement en posant des actes forts. Les héros de 1800 avaient déjà tracé la voie. Il faut savoir, à l’époque, ces gens n’étaient pas distraits par la télévision, le cinéma. Ils se consacraient à leurs activités et à l’observation de la nature. Donc ils avaient une vie spirituelle très forte. Ce qui a fait que, si vous voulez l’histoire de Omgba Bissogo et même d’autres grands chefs de l’époque que vous connaissez certainement, ils ont posé des actes forts qui ont certainement inspiré les héros, ceux qui seront leurs descendants.
Et il faut savoir qu’à l’époque, il n’y avait pas encore la colonisation. La colonisation qui signifie que quelqu’un vient s’implanter chez vous, vous enlève toute votre enveloppe, vous donne un autre contenu.
Donc à l’époque, la transmission des savoirs, des connaissances et des comportements étaient direct. Les résultats ont impacté directement les générations d’après. Ils leur ont donné la culture des vertus de l’engagement, les vertus de la vérité, du courage, etc.
Il leur sera montré que le corps est appelé à disparaître mais l’esprit, lui, ne disparaît pas. Si vous posez les actes qu’il faut, vous verrez que vous serez immortel. Et je crois qu’ils ont raison.
Sur le caractère transcendant des héros – notamment Omgba Bissogo, Douala Manga Bell, Ngosso Din, Martin Paul Samba, Um Nyobé, Osendé Afana, Ernest Ouandié, etc., comment expliquer leur mépris de la mort et le privilège de leur mission et de leurs idéaux ?
Chacun apportera sa propre perception. Pour ma part, je relie ces attitudes à la conscience que ces personnages avaient de la double dimension de l’homme : le corps et l’esprit, ainsi que des valeurs rattachées à chacune de ces dimensions.
Ils nourrissaient une idée élevée de la conscience de classe, c’est-à-dire des missions, des charges et des valeurs inhérentes à leurs positions, auxquelles il fallait rester fidèles quoi qu’il advienne. Ils avaient certainement développé la conviction que le corps est éphémère tandis que l’esprit est éternel, et que l’on accède à l’éternité en s’attachant aux valeurs spirituelles, en posant des actes conformes à ces valeurs.
Il convient également de rappeler que ces hommes étaient profondément imprégnés des enseignements de ce que l’on pourrait appeler « religion » par traduction, mais qui diffèrent fondamentalement des religions importées, essentiellement matérialistes et déspiritualisées. Le « Basè » chez les Basa’a, par exemple, n’a en dehors du nom de Dieu aucun rapport avec le christianisme. Celui-ci, largement déspiritualisé, a conduit certains savants modernes à séparer religion et spiritualité. Or, le “Basè” était fondamentalement spirituel.
Ces héros camerounais, chacun dans son origine anthropologique, possédaient une forte activité spirituelle qui les distingue de leurs descendants, victimes du colonialisme qui s’est activé à les déspiritualiser. Cette perte de spiritualité se reflète même dans l’économie et l’industrialisation. En effet, toute œuvre manufacturée, du plus rustique au plus élaboré, émane d’abord de l’esprit qui l’imagine, puis le transfère au cerveau qui la conçoit et la transfère au corps qui l’exécute. Les peuples occidentaux et asiatiques, ayant conservé leur spiritualité et leurs traditions, ont pu poursuivre les productions de leurs ancêtres. A l’inverse, les peuples déspiritualisés d’Afrique noire se sont trouvés incapables de perpétuer le génie créateur de leurs aïeux.
Nos langues portaient la culture de la prospérité et de la pauvreté ; certaines disposaient même du mot « million » appliqué à la quantité d’argent. Le colonialisme, surtout occidental, a inversé ces repères en érigeant la pauvreté en vertu dans l’esprit des Africains.
Ainsi, le mépris de la mort chez ces héros et la grandeur de leur mission s’expliquent par leur enracinement spirituel, leur conscience de l’éternité de l’esprit et leur fidélité aux valeurs supérieures qui transcendent la vie matérielle.
Comment la mémoire collective camerounaise peut-elle reconnaître et transmettre l’unité de ces trois générations de « purs héros », afin de nourrir une identité nationale fondée sur la dignité, la résistance et la justice ?
Il faut tout simplement raconter l’histoire. Il faut le savoir, l’histoire n’est pas le fait de raconter des choses, les faits du passé. L’histoire c’est une science qui vise la construction des citoyens. C’est l’histoire qui fait partir l’homme du statut naturel d’habitant à celui du citoyen. Un citoyen, c’est quelqu’un qui s’intéresse à la marche de sa cité, qui adhère, qui contribue et qui défend sa cité. Celui qui ne s’engage pas n’est pas un citoyen. C’est un habitant. Et la colonisation a eu pour but de décitoyenniser le pays colonisé.
” Vous avez le choix entre le combat pour la dignité et l’esclavage. C’est le seul choix que vous avez. Ayant eu peur du combat, vous avez automatiquement choisi l’esclavage. “
Voilà un pays qui a eu des héros mais qui n’a pas de route qui portent les noms de leurs héros. Il n’y en a pas. Il n’y a pas de carrefour qui porte le nom de leurs héros. Il n’y a pas d’aéroport, il n’y a pas de grande place, même portuaire qui porte le nom de leur héros.
C’est le fruit de la décitoyennisation. Et l’UPC n’aurait jamais et jamais admis ça. L’UPC avait pour but, je vous dis, une académie dite autochtone. Et l’histoire y tenait une très grande place.
On ne pourra pas se développer, monsieur le journaliste, tant qu’on ne va pas corriger cette faute grave, ce manquement. C’est un pilier du développement.
Qu’entendait l’UPC par « souveraineté économique totale » et en quoi cette exigence dépasse-t-elle les compromis des dirigeants actuels ?
Elle entendait tout simplement que si le Cameroun était un Etat, qu’il soit un vrai Etat, comme l’étaient à l’époque l’État français, l’Etat anglais, l’État italien. C’était cela la souveraineté : eux étaient souverains.
Alors, comment peut-on dire qu’on a créé une république qui n’a aucun droit et dépend d’une autre république ? Cela n’a pas de sens. Est-ce que l’Etat français dépendait d’un autre État ? Ce que cela voulait dire, c’est que le Cameroun soit l’égal de tout ce qui est Etat. C’est ce qu’on entendait par souveraineté totale : économique, académique, politique, etc.
Bref, disposer intégralement de son potentiel, sans avoir de comptes à rendre à personne, sans avoir de questions à poser à qui que ce soit. Bref, je vous le dis, comme tout Etat.
Comment expliquer que certaines entreprises, particulièrement des multinationales, imposent des abus de position dominante ? Quels mécanismes de régulation l’UPC, qui prônait un contrôle national des leviers stratégiques, aurait mis en place pour éviter ces dérives ? Pouvez-vous nous expliquer comment la faiblesse des exigences des dirigeants postindépendances a ouvert la voie à une dépendance structurelle vis-à-vis des multinationales ?
Oui, enfin, ils appellent ça multinationale. Mais il faut savoir, sur le plan historique et anthropologique, que nos aînés de l’UPC étaient une génération très proche, sur le plan de la relation et de la narration historique, de leurs ascendants. Ce sont des enfants qui, déjà à l’époque, étaient très pénétrés de l’avancée culturelle et industrielle de leurs ancêtres.
Partant de cela, ils savaient comment fonctionnaient les entreprises à l’international. Ils savaient qu’une entreprise qui vient s’implanter chez vous doit créer de la richesse et du savoir chez vous. Il n’était pas question que vous ne profitiez pas de tout cela. Peut-être qu’elle apportait un savoir-faire, mais ce savoir-faire devait également être transmis localement. Les richesses dérivées de cet exercice devaient être visibles dans le pays.
Ils étaient des hommes d’exigence supérieure. Ainsi, les colonialistes, ayant vu que ceux-ci étaient une génération éclairée, consciente et exigeante, ont cherché et imposé des dirigeants de classe inférieure, aux exigences moindres. C’est ainsi qu’ils ont accepté une fausse indépendance. Ils ont accepté que des entreprises étrangères s’implantent sans aucun apport, si ce n’est quelques emplois. Et d’ailleurs, ces entreprises ont fini par fermer, car elles n’étaient pas venues pour rester éternellement.
Demandez-vous aujourd’hui où sont les réalisations de la SOCATRAL au Cameroun ? Même d’ALLUCAM ? Montrez. Les Brasseries du Cameroun sont là depuis 1948. Montrez-nous ce qu’elles ont réalisé ici. C’est une entreprise française. Avec les Um Nyobé, Osendé Afana, Ernest Ouandié, Moumié, etc., cela ne se serait jamais passé ainsi.
Cela se serait passé comme en Occident, où vous entendez souvent qu’une entreprise a été condamnée pour abus de position dominante ou pour non-respect des règles internationales en matière de commerce.
Avec l’équipe de Um, Osendé, Moumié, Ouandié, vous n’auriez jamais vu Orange et MTN monopoliser les télécommunications sans rien réaliser sur le territoire camerounais. Vous n’auriez jamais vu les Brasseries du Cameroun faire, pendant des années, des chiffres d’affaires faramineux sans rien investir sur le sol camerounais.
Avec eux, cela se serait passé comme en Occident.
Comment relier ces abus contemporains à la logique néocoloniale que l’UPC dénonçait déjà dans les années 1950 ? Peut-on considérer comme une vision prophétique le fait que l’UPC ait anticipé ces dérives et commencé à les dénoncer si tôt ?
Il faut d’abord comprendre que les membres de l’UPC étaient des hommes extrêmement bien informés et formés. Ils évoluaient dans des centres de formation où ils apprenaient les mécanismes internationaux. Lorsqu’un formateur est étranger, il vous enseigne inévitablement ce qu’il connaît à travers son propre prisme. On a souvent reproché aux Français de nous enseigner l’histoire de France, mais c’était l’histoire qu’ils maîtrisaient. On ne pouvait pas attendre d’eux qu’ils enseignent l’histoire du Cameroun puisqu’ils n’étaient pas Camerounais. Ils agissaient en quelque sorte de bonne foi selon leur propre savoir.
” Le Nkam reste toujours le hub naturel entre le port de Kribi et d’autres départements et d’autres régions. Ce potentiel ne peut pas s’éteindre. Le Nkam restera toujours là. Et ceux qui vont chercher à éviter le Nkam ne vont que créer un surcoût dans le transport des marchandises. “
A ce sujet, on peut se souvenir d’une anecdote en Tanzanie où Julius Nyerere, malgré tout son sérieux, avait fait venir des agriculteurs canadiens pour aider au développement agricole de son pays. Ce fut une erreur terrible car ces Canadiens ne connaissaient que le sol de leur pays, marqué par le froid. Ils ont donc appliqué en Tanzanie les techniques agricoles du Canada et le résultat fut désastreux car des milliers d’hectares sont devenus incultivables ou impropres à la culture. On a crié au crime, mais ce n’était pas un acte criminel volontaire. On leur a simplement demandé de l’aide et ils n’ont apporté que l’expertise qu’ils possédaient.
Les dirigeants de l’UPC, comme Ruben Um Nyobè, étaient imprégnés de ces réalités et savaient parfaitement comment les choses se passaient à l’étranger. Leur démarche n’était pas une simple projection ou une prophétie, mais une exigence de réciprocité. Ils voulaient que l’on applique ici les mêmes règles qu’en Occident. Leur argument était simple : si la France venait proposer des accords pour s’octroyer la propriété du sous-sol camerounais, ils demandaient si la France avait elle-même signé de tels accords avec l’Amérique. Pourtant, l’Amérique avait sauvé la France de l’Allemagne, mais elle ne possédait pas pour autant le sous-sol français.
Comment la dépendance aux savoirs importés a-t-elle limité la capacité des enseignants à développer une pensée critique et autonome ?
Il faut comprendre que le savoir importé n’avait pas pour but réel la transmission de la connaissance. Lorsque le colonisateur a réalisé que la meilleure façon d’exploiter les populations était de les priver de leur cerveau et de leur savoir ancestral, il a instauré un système spécifique. Il a créé des écoles qui n’étaient pas destinées à favoriser l’autonomie de la pensée, mais plutôt à bâtir ce que l’on appelle une société de consentement. Ce modèle s’est substitué à une société d’excellence qui, elle, interroge et questionne tout. C’est pour cette raison que, jusqu’à aujourd’hui, les mathématiques et la philosophie ne sont pas véritablement enseignées dans leur essence. Le programme académique visait à abêtir et à créer des « perroquets » capables de réciter des leçons sans en comprendre les enjeux. Il est d’ailleurs notable qu’aujourd’hui, les pays colonisateurs remettent eux-mêmes en question leur propre mode d’enseignement. En somme, l’objectif était de produire une société de conformisme et non une société de questionnement.
Peut-on dire que la faiblesse des exigences politiques a produit une université qui promeut la dépendance plutôt que le combat intellectuel ?
Il ne s’agit pas ici d’un combat au sens armé ou physique, mais d’un combat de la pensée, celui qui consiste à agir en homme de pensée ou à penser en homme d’action. Aujourd’hui, nous disposons d’instituts de relations internationales et de politologues qui sont incapables de vous exposer la temporalité des prétendus accords signés en 1960. Ces experts passent quotidiennement à la télévision sans jamais aborder le sujet de la souveraineté. Pourtant, comme je l’explique dans le livre que j’écris, nous ne sommes même pas encore sortis de la colonisation et nous n’avons pas encore entamé l’étape de la décolonisation.
Il est difficile de comprendre comment des universitaires, enseignants d’histoire, peuvent affirmer que nous sommes indépendants. Comment expliquer que les politologues n’abordent jamais ces accords de 1960 qui nous ont plombés jusqu’à ce jour ? Il faut en conclure que ces universitaires et ces étudiants sont formatés plutôt que formés. Ils évoluent dans un couloir étroit qui a été dessiné pour eux.
Le plus frappant est qu’ils se rendent à l’étranger très régulièrement sans jamais copier ce qui s’y passe réellement. Nous reprochons souvent à nos dirigeants de voyager sans s’inspirer de l’architecture ou de l’urbanisme occidental, mais les universitaires font de même. En France ou en Amérique, on débat encore de la souveraineté, mais une fois rentrés chez eux, nos “intellectuels” n’en parlent plus alors que nous sommes encore un pays colonisé. Ce formatage, qui s’étend jusqu’au niveau universitaire, est véritablement criminel. C’est une situation que Ruben Um Nyobè et ses compagnons n’auraient jamais acceptée dans leurs académies. En cela, il faut leur reconnaître que leur vision et leur combat restent d’une actualité pesante.
Comment l’UPC envisageait-elle la formation universitaire et la maîtrise des intelligences locales ? Et en quoi cela diffère-t-il de la situation actuelle ?
Il faut d’abord comprendre que les membres de l’UPC se comportaient comme de véritables hommes d’Etat. Leur première priorité était de définir précisément leur territoire à travers ce que nous appelons aujourd’hui l’analyse SWOT. Cet outil managérial qui consiste à identifier les forces (Strengths), les faiblesses (Weaknesses), les opportunités (Opportunities) et les menaces (Threats). En analysant les discours de Ruben Um Nyobè, notamment sur le tribalisme et la multi-ethnicité, on voit qu’il cherchait à transformer ce qui était perçu comme une faiblesse en une force nationale. On peut en déduire qu’ils avaient un programme académique bien arrêté, très différent des programmes actuels. A l’image de tout pays souverain, ils auraient certainement fondé leur système éducatif sur l’étude des forces, des faiblesses et des opportunités tant internes qu’externes. J’en juge par les écrits de Um Nyobè sous maquis, les discours de Moumié, les propos d’Osendé Afana ou la ténacité d’Ernest Ouandié. Ce dernier après 1960, aurait pu baisser les bras mais au contraire il dénonçait une indépendance fantoche. Fantoche, à tous points de vue.
” Ce qui fait donc que le Nkamois, qui était fils de commerçant, fils de métallurgiste, fils de producteur, a déserté son terroir et est devenu ce qu’il ne devait pas devenir. Et tous ses savoirs ancestraux sont peut-être perdus, mais on peut les récupérer. Le sang reste le sang.”
A la lumière de la qualité de la formation visible chez les cadres de l’UPC, peut-on penser que la formation académique nationale aurait pu être de la même nature ?
S’il avait fallu enseigner les mathématiques, la philosophie ou la chimie, je suis convaincu que le contenu aurait été radicalement différent de celui dispensé aujourd’hui. Le système actuel ne forme pas réellement des mathématiciens, des chimistes ou des philosophes, mais plutôt des « matheux » ou des diplômés. On ne forme pas des philosophes mais des diplômés en philosophie. On ne forme pas les esprits capables de transformer une nation. Si nous avions de véritables scientifiques et penseurs, nous verrions les résultats concrets sur le développement du pays. D’autres nations, autrefois colonisées et au même niveau que nous, ont réussi à rattraper leur retard en repensant intégralement leurs programmes de formation. Elles disposent aujourd’hui de tous les experts nécessaires pour faire avancer leur nation, alors que nous n’en sommes même pas aux balbutiements.
Qu’est-ce qui caractérisait cette excellente formation qu’avaient les upécistes ?
L’élément fondamental était l’honnêteté de l’objectif. La formation commence toujours par une question : quel est le but recherché ? Leurs formateurs n’entendaient pas les tromper, ils voulaient en faire des hommes d’Etat capables de rivaliser avec leurs homologues du monde entier. C’est à partir de cet objectif de grandeur que le programme adéquat était mis sur pied. A l’inverse, le colonisateur, conscient que l’accession de tels hommes au pouvoir nuirait à ses intérêts, a choisi de les assassiner. Ils ont été remplacés par des individus sans parcours réel, dépourvus d’exigences et prêts à se contenter des postes qui leur étaient offerts. C’est là que réside la différence fondamentale : les upécistes portaient des exigences supérieures, tandis que le système actuel se contente d’exigences inférieures.
Vous soutenez que si l’UPC avait pris les rênes du pays à l’indépendance, le Cameroun jouirait aujourd’hui d’une souveraineté monétaire totale et d’un développement garanti. On pourrait toutefois vous rétorquer que cette autonomie n’est pas un remède miracle, puisque certains pays s’enfoncent dans un déclin économique profond malgré la maîtrise absolue de leur propre monnaie. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
L’indépendance telle que l’UPC la concevait n’était pas une simple affaire de prestige mais une nécessité de contrôle sur les leviers vitaux de la nation. Sans souveraineté monétaire, un Etat ne peut pas prétendre à un véritable développement car il se prive de la capacité de décider, de financer et d’orienter lui-même sa trajectoire économique. Sans ce contrôle sur la création monétaire et les taux d’intérêt, l’investissement ne peut pas être dirigé stratégiquement vers l’agriculture ou l’industrie, laissant l’économie nationale à la merci de régulations décidées à l’extérieur.
Pour répondre à l’objection des pays souverains en déclin, il faut comprendre que la monnaie est un outil puissant qui, s’il n’est pas adossé à une économie productive réelle et une gouvernance intègre, peut devenir un instrument de destruction. La souveraineté monétaire n’est pas une fin en soi mais le socle indispensable d’une puissance globale. A l’instar du dollar américain qui s’appuie sur une force militaire et une économie diversifiée, une monnaie nationale n’est efficace que si elle sert un projet politique cohérent plutôt que de combler les brèches d’une mauvaise gestion.
L’absence de ce levier au Cameroun empêche aujourd’hui toute protection de la production locale, transformant le pays en un simple marché de consommation où la politique budgétaire reste prisonnière d’une dette en devises étrangères. C’est le lieu d’évoquer la France qui s’accroche au Franc CFA, cette laisse invisible qui garantit aux multinationales, françaises, en particulier, un confort total pour rapatrier leurs bénéfices sans risque de dévaluation. En fin de compte, si la souveraineté monétaire n’est pas une garantie automatique de succès, son absence est une garantie certaine de dépendance et de blocage industriel pour les nations africaines.
Il faudrait que l’on mette l’accent sur cette affaire de monnaie dont on ne parle pas. Quand vous n’avez pas de monnaie, ne rêvez même pas de prospérité. Et quand, en plus, vous n’avez pas une formation qui mène à l’industrialisation, vous ne pouvez pas être prospère. Quand vous n’avez pas de routes, pas de vraies entreprises nationales, pas de vrais industriels… Les bayam-sellam, que les Français avaient fabriqués et qu’Ahidjo a laissés, ne sont pas des industriels. Vous ne pouvez pas parler de développement.
Ce que voulaient donc les Um, Ouandié, c’était un Cameroun industrialisé, un Cameroun avec des enfants formés. Mais les Français n’en voulaient pas et ont mis Ahidjo aux commandes, qui a suivi ce programme : des enfants non formés, des entreprises étrangères qui rapatriaient tous les bénéfices et n’investissaient pas au Cameroun.
Comment des civilisations capables de nommer et d’organiser leurs propres systèmes monétaires dans leurs langues ont-elles pu perdre, avec la colonisation, cet instrument fondamental de souveraineté économique et symbolique ?
La langue est ce par quoi une civilisation nomme le monde, organise le savoir et structure les échanges. Elle révèle, enseigne, renseigne et génère la connaissance. Ainsi, dans de nombreuses sociétés africaines, les peuples avaient déjà nommé et conceptualisé un référentiel commercial précis : la monnaie. Les termes Bikè, Bikié, Tchedé, Nkap, Mbollo, entre autres, témoignent de cette capacité ancienne à penser et organiser l’échange économique.
Or, l’esclavage et la colonisation ont figé nos langues, interrompant leur dynamique créatrice et privant les peuples de l’outil linguistique qui portait leur souveraineté économique. Nos langues avaient intégré la culture de la prospérité et de la pauvreté ; certaines disposaient même du mot « million » appliqué à la quantité d’argent. Cela prouve que les sociétés africaines avaient conceptualisé la richesse et savaient en parler dans leurs propres termes.
Le colonialisme, surtout occidental, a inversé ces repères. Il a érigé la pauvreté en vertu dans l’esprit des Africains, les enfermant dans une logique de dépendance et de dépossession. Ce processus n’a pas seulement détruit des structures économiques, il a aussi attaqué les fondements culturels et spirituels qui permettaient aux langues de porter la souveraineté.
C’est ce que l’on peut qualifier de décivilisation : un arrachement des peuples à leur génie créateur, une rupture avec les savoirs accumulés, et une perte de l’outil linguistique qui faisait de la monnaie et de l’échange un instrument de prospérité et d’autonomie.
L’argument souvent avancé par l’ordre colonial présente la monnaie comme un apport extérieur essentiel à notre organisation. Quelle est votre analyse de cette lecture de l’histoire ?
La monnaie n’est en rien une invention importée mais une réalité ancrée au Cameroun depuis des temps immémoriaux. Il faut vous dire que bien avant la colonisation, nos sociétés battaient déjà monnaie et organisaient leurs échanges avec une rigueur que l’allemand Von Morgen a d’ailleurs largement documentée. La richesse de nos langues locales en est la preuve irréfutable puisque chaque communauté possède son propre terme pour désigner cet instrument de valeur, qu’il s’agisse du Bikè, Bikey, du Tchédé, du Mbollo ou du Nkap.
A cette époque, les nations qui forment aujourd’hui le Cameroun, comme les pays Bassa, Ewondo ou Bamiléké, jouissaient d’une autonomie monétaire totale qui garantissait leur souveraineté. Leur incorporation dans un grand État moderne s’est malheureusement traduite par la perte de ce levier vital au profit d’une monnaie contrôlée par une puissance étrangère. Cette union n’a pas créé la force mais a plutôt orchestré une véritable décivilisation monétaire en troquant une autonomie créatrice contre une dépendance structurelle qui paralyse encore notre développement.


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